Qualifiée de fable gothique aux traits ouvertement surréalistes, Pauvres Créatures est une comédie de Yórgos Lánthimos, le réalisateur grec à qui l’on doit des œuvres comme Canine, Le Homard, Mise à mort du cerf sacré et La Favorite qui ont tous été grandement salués par le public et la presse.
Le film adapte le roman éponyme d’Alasdair Gray (1992), qui nous entraîne dans une Angleterre victorienne étrange. Le Dr Godwin Baxter, caricature du savant fou, ramène à la vie Victoria, une jeune femme qui vient de se jeter d'un pont. Devenue Bella Baxter, enfant dans le corps d’une femme, celle-ci découvre le monde en explorant la liberté du voyage et de la sexualité.
Récompensé par le Lion d’Or à la Mostra de Venise en 2023, Pauvres Créatures reçoit aussi le Golden Globe du meilleur film musical ou de comédie. Emma Stone est sacrée meilleure actrice dans un film musical ou une comédie.
Suite à la projection du film au Cinéma des Variétés, j’ai pu assister à un échange animé par François Crémieux, directeur de l’APHM, et Marc Rosmini, agrégé en philosophie.
Les premiers thèmes abordés ont été ceux des questionnements sur les droits à disposer de son corps. Pauvres Créatures met en scène un être humain dont l’esprit est greffé artificiellement à un corps qu’il lui faut apprivoiser. Le sujet n’est pas sans rappeler les réflexions de Locke sur l’identité, ici dans le cas de la technoscience.
Le nom du Dr Godwin constitue visiblement un jeu de mot qui invite à nous rappeler des expérimentations nazies et de leur rapport avec la dignité humaine.
Quelles sont les limites de l’expérimentation sur les corps humains ? Et jusqu'où peut-on aller pour améliorer la vie des gens ?
Au-delà même de la transformation des hommes et des femmes, plusieurs animaux chimériques, bricolés, animent le décor de la villa du docteur. Ils enrichissent l’ambiance d’un cinéma fantastique comme celui de Tim Burton ou de Jules Verne, avec un hommage rendu aux décorateurs et costumiers. On repère aussi facilement de nombreuses références à l'œuvre de Méliès, notamment dans la caricature.
Le film est dense, foisonnant de thématiques, de couleurs, de techniques de réalisation.
C’est l’histoire classique du monstre créateur dont la créature lui échappe, réalisée à travers une déconstruction des codes du cinéma traditionnel et son institution de la normalisation.
Certains concepts pourtant résistent à cette déconstruction, entre autres l’image de la femme-objet qu’on voyait dans les rôles de Marilyn, cette femme qui agit dans une forme de soumission, comme une marionette.
D’un autre côté Bella conquiert son corps, puis le monde, et la connaissance elle-même au long d’une histoire construite comme un roman d’apprentissage. Alors, un film sur l’émancipation de la femme ? Peut-être, avec ces deux figures de femmes qui s’émancipent politiquement, et en refusant farouchement de se soumettre à l’impossible.
Pauvres Créatures résonne comme un hymne à la vie. C’est un film qui questionne l’existence, sa fatalité, et la condition de l’homme qui reste une créature perpétuellement souffrante, mais qui porte en elle un espoir magnifique, une grande curiosité et une force immense qui lui permettent de grandir, de devenir humaine.
Un film de Yórgos Lánthimos aux Etats-Unis le 8 décembre 2023 et en France le 17 janvier 2024, vu au cinéma le 2 février 2024.
“Ce film, c’est un espèce de mixte entre Frankenstein et La famille Tenenbaum, intéressant parce qu’il aborde des sujets plus contemporains et adultes.”
Fanny Brun, 1ère année d’orthophonie à AMU
“Après La La Land, l’Oscar 2024 de La meilleure actrice pour Emma Stone ? Elle aura tout fait : petite copine d’un super-héros, la grande méchante très badass d’un Disney, la timide amoureuse, la servante ambitieuse,…. On connaît le talent indéniable d’Emma Stone. Mais il lui manquait seulement ce rôle pour atteindre le sommet de son art.
Dans un film totalement loufoque aux décors somptueux et audacieux, aux costumes grandioses et à la musique atypique, une Frankenstein au nom de Bella démarre de rien et découvre le tout. Elle ne souffre pas d’amnésie mais est une véritable réinvention, comme une nouvelle créature. Il faut tout réapprendre, même les gestes les plus basiques mais aussi les mœurs. Bella n’a aucune morale au départ. Elle est donc totalement libre et sans honte.
Pauvres Créatures c’est donc un film qui divertit certes, mais qui gêne et interroge. Le scénario en est implicitement féministe : dépourvue de toute norme inée sociale et sexiste et refusant tous ces codes, des hommes tentent continuellement de restreindre la liberté de Bella de peur qu’elle les quitte. Ainsi, cette dernière s’émancipe. La leçon en est simple mais apporte de la lumière au film.
L’humour est cru et presque sauvagement dérangeant. On notera le jeu de Willem Dafoe, dont le rôle était taillé pour lui, apportant sa touche de folie qui lui va si bien. Et à travers ce voyage initiatique, Yorgos Lanthimos (le réalisateur) nous invite à voir le monde sous tous ses angles : des plus beaux aux plus dramatiques, élevant ainsi Pauvres Créatures au rang des chefs d’œuvre du 7e art.”
Thomas Noël, M1 en communication
Bien que je sois tout à fait d’accord avec la manière dont le film est présenté, qu’en est- il du fond ? Est-il vraiment si «féministe» qu’on le prétend ? Bella s’émancipe-t-elle vraiment ?
Comme les contributions précédentes l’ont évoqué, Bella est une créature à laquelle un scientifique a donné vie en emplantant un cerveau d’enfant dans un corps de femme adulte. Prisonnière du manoir de ce scientifique, Bella finit par fuir en compagnie d’un sexagénaire « découvrir » le monde : pour faire court, elle voyage, découvre sa sexualité, découvre le socialisme, la prostitution, et rentre chez elle instruite, capable de réfléchir par soi-même, de parler et de se comporter comme une adulte.
L’omniprésence du sexe dans le film rattache la croissance et le développement de Bella quasi-entièrement à son éveil sexuel, la réduisant ainsi à son corps et à son capital sexuel. Elle ne « devient » pas humaine ; elle est plutôt déshumanisée. Elle n’est pas présentée comme un humain, mais plutôt comme un corps de femme, capable d’avoir autant de relations sexuelles dont son corps est capable, ce qui est finalement assez réducteur. Par ailleurs, les notions de consentement ou d’abus sexuels sur mineur sont à peine – voire pas du tout, abordées ou questionnées : Bella n’arrive pas encore à prononcer des phrases complètes lorsqu’elle a ses premières « relations » sexuelles, mais elle finit tout de même par continuer son éveil sexuel et passer par la prostitution. Certes, certains diront que le but du film est de dénoncer la pédophilie, mais cela n’est pas assez mis en avant et critiqué, et on pouvait facilement le remarquer par les éclats de rire de la part des spectateurs dans les salles de cinéma. En outre, Bella finit par être « libérée » de toute emprise que les hommes ont pu avoir sur elle, comme si tous ces abus étaient finalement un mal pour un bien, un incident de parcours.
Je voudrais finir sur la place de la prostitution dans le développement de Bella : dans le film, la prostitution est profondément ancrée dans les idéaux d’un féminisme libéral ; celui de la marchandisation du corps comme manière de se le réapproprier. Bella devient travailleuse du sexe à cause de sa situation précaire et remplit les fantasmes des hommes comme pour revendiquer sa liberté, ce qui semble tout à fait contradictoire, puisque ce sont eux qui, finalement, restent maîtres du pouvoir sur son corps.
Le film dépeint tout de même merveilleusement bien l’univers étrange de Bella Baxter, dont la sensibilité est très touchante, mais le message est à revoir. La sexualité et l’idée d’émancipation de la femme sont conçues dans un cadre uniquement masculin (pas étonnant lorsqu’on constate qu’auteur et réalisateur sont des hommes), et c’est vraiment dommage.
Pauvres créatures, féministe ? Plutôt dégradant et déshumanisant.
L.S