Musique

Femtogo, Ptite Sœur et Neophron ont sorti ce vendredi 10 octobre un projet qui bouscule profondément les codes de la musique urbaine actuelle. Ce disque commun entre la chanteuse Ptite Sœur, le rappeur Femtogo et le producteur Neophron ne ressemble à rien d’autre.


Dès la première écoute, impossible de rester indifférent : les textes frappent de plein fouet. On y parle de drogue, de prostitution, d’envie de mort, d’agressions sexuelles — et d’un viol subi très jeune par Femtogo. Ces récits, souvent liés à leur adolescence, sont rappés avec une dureté et une lucidité désarmante. Chaque morceau devient le miroir d’un trauma, d’une blessure, d’une mémoire qu’on ne peut ignorer, peu importe la sensibilité de l’auditeur.


L’album, qui compte 13 titres pour 33 minutes, soulève alors une question essentielle : comment réécouter une œuvre aussi réussie, mais aussi difficile à encaisser ? Tout y est brut, viscéral, sans filtre.


Prenons par exemple Le Môme, un morceau solo de Femtogo. Véritable introspection, il bouleverse celles et ceux qui suivent son univers. Le rappeur y évoque sans détour ses tentatives d’oubli face à la prostitution, ses envies de suicide, la peur de ses clients et ses galères financières. Un morceau d’une honnêteté rare, presque insoutenable par moments — mais terriblement nécessaire.


Ce projet est le symptôme d’une génération qui n’a plus peur de parler de ses traumas, et qui refuse la glorification du mal-être. Dans une époque où l’art devient un moyen essentiel d’expression, c’est par la création qu’on extériorise nos douleurs — de manière frontale, sincère et nécessaire. Cette recherche d’authenticité, Ptite Sœur et Femtogo la portent jusqu’au bout, loin des codes d’une industrie qui préfère le lisse au vrai.


Pretty Dollcorpse s’enracine aussi dans une culture queer forte, où le rapport au corps et à l’identité est central. Femtogo y garde comme fil rouge son enfance brisée, le grooming subi, la honte et la peur. Ptite Sœur, elle, approfondit sa transidentité, déjà évoquée avant cet album, mais ici livrée sans voile, avec une franchise bouleversante. Ensemble, ils brisent le tabou du corps abîmé, du rejet de soi, de la marginalité.


Ces récits se croisent dans des morceaux comme Le Môme, où Femtogo évoque le harcèlement subi au collège à cause de son homosexualité — “demande au môme ça fait quoi d’être homo quand t’es collégien” — une phrase simple mais d’une violence rare. En abordant de front la transidentité, les agressions sexuelles, l’homophobie et le harcèlement, les deux artistes ne font pas qu’exister : ils politisent leur vécu. Dans un rap où ces sujets restent souvent marginalisés, ils cherchent à faire bouger les lignes, à forcer les consciences à regarder en face.

Et pourtant, au milieu de cette noirceur, il reste de la lumière. Dans Puke Something, Femtogo lance un appel à transformer la douleur : “Brisez le pattern... soyez l’ange.” C’est l’une des plus belles phrases de l’album : un rappel qu’au-delà du traumatisme, il y a encore une possibilité d’espoir. Dès le premier morceau, 100 000 Lumen, Femtogo annonce la couleur : “Y’a de l’espoir les mômes [...] personne nous a abattu, personne ne nous abattra.”


Cette lumière, on la retrouve jusque sur la pochette. Ce visage “moche”, balafré, la bouche cousue : il raconte le dégoût de soi, la censure, le silence imposé. Mais il raconte aussi la libération. Parce qu’ici, ils ont décidé de parler, même quand ça dérange.

En fin de compte, la question reste ouverte : cet album est-il impossible à réécouter ? Les mots sont-ils trop forts, ou sommes-nous simplement trop humains pour les encaisser ? À la première écoute, on croit qu’on ne pourra pas y revenir. Mais derrière la douleur, on y trouve quelque chose de plus grand : une volonté de briser le pattern, de transformer la souffrance en mouvement.
Pretty Dollcorpse devient alors un projet porteur d’espoir, pour nous, pour cette génération, et celles qui suivront.

Lien youtube pour finir l’article : https://www.youtube.com/watch?v=Ak3zS4u-
ftY&pp=ygURcHJldHR5IGRvbGxjb3Jwc2XSBwkJ_AkBhyohjO8%3D

Nicolas Ria