« Le héros enchaîné maintient dans la foudre et le tonnerre divins sa foi tranquille en l’homme ». Albert Camus, dans Prométhée aux enfers (1946), relevait la résilience et croyance tenaces dans l’Homme qui habitent tout héros, même lorsque ce dernier se retrouve dans une posture fatale : immobile. L’Homme seul est-il cependant capable d’une telle force d’esprit ?
« Crise financière, crise écologique, crise politique, crise morale » : cette « série d’angoisses » listée par Alexandros Markeas, auteur des Ecuries d’Augias pour Musicatreize, souligne cet enchevêtrement de malheurs qui fondent sur nous comme l’image biblique des Sept plaies d’Egypte s’abattant sur un peuple en perdition. Un héros, messie sorti de nulle part, peut-il venir à notre rescousse ? La « révolte artistique » de Markeas mêle tout à la fois la question d’une quête impossible de solutions face à « une situation qui semble inextricable », avec une forme de message, missive de l’urgence, adressés à l’au-delà.
En cercle, les artistes interprétant Les écuries d’Augias se prêtent à une forme d’exorcisme : une louange de nos torts pour tenter de racheter notre sort. La force herculéenne résout-elle l’équation ? Présentés comme des « allégories pour la planète », les douze travaux raisonnent comme douze péchés pour notre cas. Si Hercule se devait de les accomplir du fait d’une punition lancée par son rival Eurysthée pour le titre de dominateur de la Grèce, l’Homme les porte quant à lui tel un fardeau : comme punition logique de ces agissements commis tout au long de son existence.
L’âme humaine se souvient d’ailleurs de tout. A l’image de l’interprétation de Farnaz Modarreisfar des Chiens de Cerbère, « l’ultime épreuve » posée sur la route de l’Homme prend des accents mémoriels. L’histoire défile au fil des douze voix qui chantent l’animal protéiforme. Les âmes des Enfers se mêlent à celle d’Hercule, comme un mélange entre ici et au-delà - maculée et immaculée conception - rappelant les errances fatidiques de Prométhée enchaîné d’Eschyle.
Les accents persans et français de l'œuvre de Modarreisfar soulèvent des questionnements. L’Homme a-t-il suffisamment écouté les dieux pour trouver sa voie ? A l’image du rusé Prométhée censé représenter un pont entre ciel et terre, le supplice actuel de l’Homme serait-il du fait de sa propre turpitude ? Comme Prométhée a éprouvé son sort à cause de son propre fait : avoir préféré favoriser les mortels au profit de Zeus, l’immortel ? L’Homme sert-il, plus précisément, uniquement ses intérêts les plus bas sans penser au lendemain ?
Trois nouveaux voeux
Aux larges des Colonnes d’Hercule, si aucune réponse claire n’apparaît, la lumière renaît. Aux confins du monde connu, entre Atlantique et Pacifique, Zad Moultaka et ses Boeufs de Géryon représentent le rêve lointain de pâturages paisibles, d’une île lointaine sans turbulences ni cortèges de menaces pesantes. En arrivant sur place, Hercule, tel un berger, est chargé de reconstituer le troupeau. Moutons de Panurge, écoutez !
Les voix résonnent tel un cri du cœur appelant à la rédemption et un certain renouveau. Trois nouveaux travaux se transforment alors en trois nouveaux voeux, espérances. A l’image d’un chant d’envoi, Les bœufs de Géryon listent puis transmettent nos doléances au ciel.
En définitive, ce n’est pas tant la force herculéenne que sa grande résilience et application dans ses travaux, que Musicatreize délivre ici. A l’image des oratorios de Haendel dans son Héraclès (1744), la figure du héros n’est pas tant convoquée pour faire l’étalage d’une force surnaturelle ponctuelle, mais bien sérielle, donc éternelle et, partant, bien plus mélancolique ; composée de grands faits d’armes comme de souffrances.
Et ainsi, de ces oripeaux mythologiques, "la foi tranquille en l'homme" se transforme en force tranquille : jouer les Cassandre, tout en espérant être, cette fois-ci, entendu.
Gabriel Moser.
Trois nouveaux travaux, composé de : Les écuries d’Augias de Alexandros Markeas, Les chiens de Cerbère de Farnaz Modarresifar et Les boeufs du Géryon de Zad Moultaka. 1h10.
Une commande Musicatreize dans le cadre du cycle Les douze travaux d’Hercule - Douze allégories pour la planète.