Musique

On sait que toutes les clefs de compréhension d’un instrument sont déverrouillées, lorsqu'en jouer semble facile. 

Malgré une vue lointaine sur la majestueuse scène de l’opéra de Marseille, l’expérience reste complète. Car pourquoi voir quand le tout est d’entendre? Les émotions que nous transmet Khatia Buniatishvili à travers sa propre interprétation de chaque morceau est absolument indescriptible. La magie nous transporte, comme si la poussière de fée tombée du plafond, nous rendait plus léger. 

 

Qui est Khatia ? 

Elle arrive sur scène, tout de noir vêtue…enfin…robe noire en tulle et à paillettes. Elle scintille déjà. Comme à son habitude, elle prend la place qui lui est due. 

Khatia a 38 ans, elle joue depuis toujours. Née en Géorgie et connaissant tragiquement la longue route vers la liberté et l’indépendance, c’est avec une humanité simple qu’elle prône des valeurs de vivre ensemble à travers sa musique. A 6 ans, elle donne son premier concert avec l’orchestre de chambre de Tbilisi, à 10 ans, elle est déjà reconnue sur la scène internationale. Ses doigts de fée font honneur à Liszt, Rachmaninov, Schubert et bien d’autres encore. 

On a pu la voir jouer récemment à la cérémonie de réouverture de Notre Dame de Paris en décembre 2024. C’est peu dire son rayonnement. 

Pourquoi est-elle si appréciée? Et bien en partie pour son grand cœur. Ce soir même de récital, le public et moi-même, apprenions de la bouche du président de l’association Marseille concerts, qu’elle avait fait, je cite : “un très joli cadeau, qui ne se dit pas” à la modeste association qui a, tout de même, rendu possible cet évènement. Car oui, c’est un événement. Khatia joue sur les plus grandes scènes. C’est nous faire un bel honneur que de venir partager son art avec les citoyen-nes Marseillais-es. 

A travers ce don (monétaire et artistiques), on comprend qu’elle ne souhaite que rassembler. Rassembler par l’art d’écouter et de partager, des émotions qui nous transcendent. 

 

The phantom of the opera is here

Dans un décor de fond de scène d'hôpital, chaque note prend sens. Nostalgie, mélancolie, joie, tristesse, tous les scénarios prennent vie. Comme s’il était possible de voir en direct, le déroulement d'une histoire au sein même de ces couloirs lugubres. Alors on s’imagine. 

Les accords les plus dissonants chantent et notre ouïe se décide enfin à prendre le temps d’écouter. Lorsqu'un passage un peu plus mouvementé est joué, l'agitation des spectateur-ices se fait sentir dans la salle, espérant voir la cascade de doigts qui coulent sur les touches du piano à queue. 

Le programme de la soirée promet d’être animé : Schubert, sonate en Si bémol majeur et impromptu op.90 n°3, Schubert et Liszt, Marguerite au rouet et Ständchen et pour finir Liszt, consolation n°3 et Rhapsodie Hongroise n°6. On devine aisément les inspirations d’une telle dame. Malgré un répertoire 100% masculin, c'est bien Khatia qui prend en main ce rôle fastidieux d'interpréter !  

Liszt n’est pas un choix de pièces anodines. Il est en effet célèbre pour son excentricité et sa technicité, qu’il a cherché toute sa vie, à pousser à leur paroxysme. Est-ce qu’il a réussi? Seule Khatia pourra ici vous répondre. Si tel est bien le cas, elle n’en fait ressentir aucune difficulté, traduisant une aisance née à jouer du clavier. 

Quant à Schubert, peut-être plus mélodieux et accessible d’un point de vue technique, il ne faudrait pas sous-estimer sa place dans ce programme. Le morceau Stänchen, qui a, en ce soir de 5 novembre, fait gigoter plus d’une tête aux premières notes jouées, est une des œuvres phare du compositeur. Chanson, qui selon les propres paroles qu’elle contient devrait plutôt être chantée le matin, explorant les thèmes du désir, de l’amour lointain, inspirée entre autres par la nature, depuis laquelle Schubert (comme beaucoup d'autres compositeur-ices romantiques) tire une profonde source d’inspirations. 

 

Le mélange des deux compositeurs et de ces pièces particulières offrent l’occasion de passer par toutes les émotions. Mélomane ou pas, on le ressent obligatoirement. Le romantisme domine. C’est comme si vous reviviez tous les moments de votre vie, hiérarchisés en une émotion précise pour chacun d’eux et que ces moments se transformaient en récit visuel. Sauf qu’il n' y a rien à voir mais bien tout à ressentir. Car lorsqu’on ressent la musique, on ne tarde pas à se mettre à pleurer. Ces larmes sont le fruit d’une beauté ressentie nulle part ailleurs. 

 

Aparté sur les composiTRICES 

Eh oui… l’art élégant de la musique classique est lui aussi profondément discriminatoire. Combien de femmes compositrices pourriez-vous citer ? Spoiler; Mozart n’en était pas une. Cet aparté me semble important dans la mesure où, selon ma propre perspective, le but d’une vie est l’apprentissage et le partage de vérités parfois oubliées. Alors laissez moi vous raconter quelques histoires. 

 

Le nom de Clara Schumann ne vous dit peut-être rien. Ou peut-être pensez vous au nom seul, celui de son mari, Robert Schumann. Pourtant, Clara débuta le piano bien avant de se marier, ni même de rencontrer Robert. En effet, elle est considérée par certain-es comme la femme la plus connue dans l’histoire de la musique classique, on a affaire ici à une véritable superstar. Lorsqu’on lit sa biographie, on peut avoir l'impression qu’à l’instar des chats, elle eut 9 vies. Compositrice, pianiste, professeure mais aussi mère et épouse, elle délaissa un temps sa carrière de virtuose aux profits de celle de son mari, celui-ci ayant besoin de calme pour composer… Cela n’a tout de même pas empêché Clara de marquer la musique avec des œuvres connues, faisant honneur au romantisme du 19ème siècle, comme :  Romance en la mineur ou Nocturne, op.6, n°2. 

 

Marie Jaëll, peu connue du grand public et pourtant remarquable, était elle aussi une pianiste et compositrice reconnue du 19ème siècle. Malgré des difficultés à jouer à cause d’une tendinopathy (troubles au niveau des tendons), elle se met à, en plus d’étudier la musique, étudier les neurosciences et la physiologie, jusqu’à réussir à enseigner via ses propres méthodes, baptisées : “les méthodes de Jaëll” ou “La méthode du toucher”. Ce sont des méthodes qui consistent à s’ancrer émotionnellement au piano, en recherchant le plus de sensation, tout en conservant une technicité précise. On peut aujourd’hui toujours retrouver l’ensemble de ses recherches dans plusieurs livres comme: “L’Intelligence et le rythme dans les mouvements artistiques. L’éducation de la pensée et le mouvement volontaire” 1904, 172 p. Elle a écrit des pièces telles que “les ombres”, ou encore “Voix célestes - Ce qu’on entend dans le paradis”, qui tendent aujourd’hui à être remise au goût du jour par certain-es pianistes, comme Célia Oneto Bensaid, ayant dédié un album complet à “la Pièce de Dante”.  

 

Il nous paraît souvent normal de ne pas pouvoir citer des femmes importantes dans l’histoire. Que ce soit dans le domaine des sciences, des arts, de la politique, de l’écriture, du cinéma etc.. Considérant souvent qu’elles furent trop freinées par leur condition et donc jugeant l’incapacité comme une évidence. Hors, cela ne doit en aucun cas nous freiner à la découverte (ou redécouverte) de certaines œuvres, telles que celles de Clara Schumann ou Marie Jaëll. 

 

Janelle Dauby