Littérature

Pourquoi j’aime les proses longues et organiques comme dans Faulkner Absalon, Absalon ! des phrases longues presque sans ponctuation sinueuses et qui passent du coq à l’âne comme ça (quitte à en faire trop ?) étalées sur près d’une page, voire deux, tenues par l’intensité d’un narrateur extatique – Shreve et Quentin autour de la table – ou bouffant sa colère – Miss Rosa dans l’ombre saturée de poussière, de la vieille odeur de camphre et de celle, capiteuse, nauséabonde, des glycines écrasées de soleil tapissant les murs extérieurs. L’odeur, il faut parler des odeurs dans Faulkner, des perceptions des sens, jamais douces – ou le seraient-elles, contrebalancées un mot après (ç’en est parfois comique) par un autre venant le souiller, le pervertir : les fleurs aux parfums capiteux, le soleil poussiéreux, la pelouse lépreuse ou les bichons aux cous noués de beaux rubans colorés dont le pelage « avait l’être d’être nettoyé à l’essence » – ça c’est dans Sanctuaire, l’un de ses premiers romans. 

Dans ce texte que Malraux décrira comme « l’intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier », Faulkner semble pourtant peu soucieux de l’intrigue, y préfère la description de bas fonds crasseux ou le blues d’un prisonnier noir qui chante à la fenêtre de sa geôle, le champ d’herbes longues et grillées par le soleil. Ou plutôt, ne délaisse-t-il pas la narration – des techniques narratives, avec lesquelles Faulkner expérimente franchement –, mais l’histoire. Ainsi, ailleurs, dans Absalon, Absalon !, Faulkner préfère-t-il à une narration classique l’expérience des longs monologues de personnages dont la mémoire faillible ou la connaissance partielle des événements – quand ils n’inventent pas carrément une histoire qu’ils ignorent – révèlent au lecteur leur profonde subjectivité. 

D’ailleurs, on comprend rarement tout ; Faulkner explique peu. Le lecteur croule sous les détails mais demeure en fin de compte bien incapable de se faire une idée précise des lieux, des personnages, de qui fait quoi où et pourquoi. L’écriture de Faulkner est une écriture de la sensation – de la sensation brute, brutale – avant tout. Le lecteur appréhende les lieux en même temps que la conscience du personnage-narrateur perçoit par les sens. Faulkner se fout pas mal de guider le lecteur, lui donne plutôt à voir sur le vif le fonctionnement d’une conscience – celle chaotique par exemple de l’idiot Benjy dans Le Bruit et la Fureur

Voilà. Pourquoi j’aime ces proses longues et organiques où l’on se perd, où l’on sent avant que de comprendre. Pourquoi j’aime cette littérature-là qui part de la sensation, qui semble revendiquer une identification au personnage non par la pensée mais par la sensation, qui appelle, par le texte, à la réalité matérielle, par l’esprit, au corps. Pourquoi j’aime celle-ci qui expérimente et pas celle-là, cette autre, classique, structurée, équilibrée, toute entière tournée vers un souci de transparence et de beauté jusqu’à rater l’extraordinaire puissance d’une écriture où le propos imprime la forme, où forme et propos se confondent. 

Parce que les autres emmerdent.

 

Note : pour débuter l’œuvre de Faulkner, un conseil : commencer par des ouvrages tels que Tandis que j’agonise ou Lumière d’Août, plus accessibles, avant d’élargir au Bruit et la Fureur ou à Absalon, Absalon ! pour ne citer qu’eux, plus obscurs – ou abscons, c’est selon – mais géniaux parce qu’absolument radicaux en matière d’expérimentations stylistiques. 

 

LS.