Littérature

Au bout de la nuit 

Ça finit toujours comme ça : on vient de terminer un bouquin, on l’a aimé et on se met à vouloir en trouver d’autres des comme ça, des pareils. On fait quelques recherches. Là, ça a débouché sur un de Célestin de Meeûs – je l’appris plus tard : poète belge qui venait de publier son premier roman. Alors, aussi, il faut dire que le titre entretenait un mystère aguicheur et que le tableau surréaliste (un de Max Ernst : L’ange du Foyer - Le Triomphe du Surréalisme) qui crevait de ses couleurs vives la couverture sinon sobre du livre, ne pouvait qu’attirer le regard – le mien, dans un rayon de la FNAC.  

“Mythologie du .12” que ça s’appelle. Ce que ça raconte ? L’interminable soirée, un jour de solstice, de deux hommes, l’un jeune et paumé l’autre vieux, médecin établi, père de deux enfants et dont la femme vient de le quitter. Et le regard du second posé sur le premier, celui, hypocrite, d’un homme qui dans sa vie privée se révèle aussi perdu que le « zonard » qu’il méprise, enchaînant les verres d’alcool fort autant que le jeune les canettes de bières. 

Car Théo – c’est son nom – vient de finir sa dernière journée de cours de l’année et de s’enfiler « une bière un hamburger et un paquet de frites » sur le parking d’une zone commerciale, fume un joint en attendant son ami et se demande bien ce qu’il fera après le lycée. Quel chemin de vie. Quelles études. Lui qui n’a pas d’autre goût que celui, peu commun, qu’il entretient pour les grands récits de la mythologie antique, dans lesquels son esprit se perd alors que Max (l’ami) lui raconte ses dernières frasques au bar / boîte de nuit du coin. 

« … bref, si t’avais été là t’aurais compris, dit Max, tandis que Théo […] n’écoutait son pote que d’une oreille, […] comme si chacun était seul dans cette voiture, sur ce parking pratiquement vide, face à cette mer d’asphalte, face à ces flaques de goudron noir, et triste, du moins pour ce qui concernait Théo, car Max semblait plutôt anéanti, ou ravi, littéralement, revenant à nouveau sur le tatouage de la serveuse et sa beauté, parlant encore des cours d’histoire et des tableaux, comme s’il essayait de comprend d’où une telle beauté pouvait provenir, […] mais Théo ne l’écoutait plus, bien qu’il ait tout de même dû entendre le mot « histoire » sortir du soliloque de Max, car ce mot-là lui resta dans la tête et il pensa que oui, peut-être bien histoire, tiens, c'était pas con, peut-être commencerait-il des études d'histoire l'année suivante […] »

On comprendra donc que, au-delà du récit, il faut parler, surtout, de la prose de Célestin de Meeûs, constituée de longues phrases sans lourdeurs pour autant, entrecoupées mais pas toujours de virgules, hésitantes parfois, comme pour mieux cerner un propos, une idée. Ou, dans le jargon, prose intégrant souvent du “discours indirect libre”, imitant par ses hésitations les pensées brutes et désorganisées des personnages ; prose libre donc, capable, surtout dans la seconde partie, d’allées et venues entre les points de vue des différents personnages – peu nombreux – sans se préoccuper ni de finir le paragraphe – pas même la phrase –, ni de rester dans une continuité temporelle : avancées peut-être deux ou trois heures après le récit principal, chez « Moustache », irruption des pensées d’un nouveau personnage (Moustache, donc) étalées sur près d’une page, retours en arrière,…

Par exemple, plus tard, au bord de l’étang où Théo et Max se sont déplacés pour finir la soirée : 

« […] Max trouvait qu'ils étaient plutôt bien dans cette petite forêt, sur le plancher de cette cabane à moitié défoncée, oui, plutôt bien, voire carrément pas mal, comme il l'exprima par la suite, dans le snack Chez Moustache, complètement hébété, sidéré, en larmes, il n'avait pas compris ce qui s'était passé, dit-il, pas plus d'ailleurs que le patron du snack […] » 

Et De Meeûs de digresser plusieurs pages durant sur les états d’âme de « Moustache », “second rôle” tenant presque lieu de figurant –  du moins au début –, lequel se rappelle soudain sa vie d’avant la ville, les conseils que les vieux de son village lui avaient donnés… avant de revenir à Max, et à Théo, leur point de vue. 

Ce qu’il faut souligner, ce sont les pensées disjointes et (entre)mêlées en de longues phrases, le style, donc, de Célestin de Meeûs qui paraît imiter le flux de conscience dans les romans de William Faulkner et la « tentacularéïté », l’hésitation des phrases de Claude Simon, eux que De Meeûs revendique comme des inspirations. Et pourquoi faire ? Peut-être, comme dans Absalon, Absalon ! de Faulkner, pour dire la tragédie qui a eu ou s’apprête à avoir lieu (dans le bouquin de Faulkner, le récit d’une famille déchue du Sud des États-Unis ruiné par la Guerre de Sécession, et dont la folie, la violence et l’orgueil du patriarche ont conduit à la perte). Car, dans Mythologie du .12, là aussi, il est question de tragédie à venir : la rencontre entre les trois hommes la nuit dans un bois que le roman, entièrement construit vers un point de fuite, laisse entrevoir dès le début et dont on devine qu’elle finira mal. 

Car oui, ça finit comme ça : un coup de carabine dans la gueule d’un jeune homme (le zonard) parce qu’on (le médecin) s’est laissé séduire par la pulsion de violence, qu’on est témoin d’une vie (la sienne propre) tombant en déliquescence et que, l’espace d’un instant, on s’est dit qu’on en avait plus grand chose à foutre de tout. 

Léa Stinellis

Mythologie du .12 de Célestin de Meeûs a paru aux Éditions du Sous-sol, 2024

Couverture du livre Mythologie du .12