« Dans quelques années, cette petite fille sera une femme qui n’exigera presque rien de la vie (...) Une femme qui, telle une pierre au fond d’une rivière, endurera tout sans se plaindre, et dont la grâce ne sera pas souillée, mais façonnée par les remous du courant » Cette citation est tirée de Mille soleils splendides, écrit par Khaled Hosseini. Un roman de 400 pages, si vite lu qu’on aimerait y retourner. Et pourtant, rien ne laissait présager cela, puisqu'on y suit la vie de deux femmes en Afghanistan, plus particulièrement à Kaboul, des années 1960 aux années 2000. Jusqu’ici, rien qui fasse rêver. Et pourtant, le récit déploie une véritable poésie. Paysages intérieurs, méditations temporelles, identité d'un peuple.
Rythmé en quatre parties distinctes, le roman révèle une fresque afghane dépassant largement le simple portrait de Leila et Mariam, les deux personnages principaux. À seulement quinze ans, trois jours après le suicide de sa mère, Mariam voit son destin scellé. Jalil – son propre père – la contraint à épouser Rachid, un homme d’une cinquantaine d’années. Le poids de la tragédie familiale ne laisse place à aucun répit. Le jour de la cérémonie, la première image qu’elle a de Rachid est saisissante. « Ses pas lourds résonnaient sur le sol, faisant trembler le plat de dragées jusqu’à ce qu’il se laisse tomber avec un gros grognement sur la chaise à côté d’elle. Il respirait bruyamment. » Cette scène presque cinématographique, annonce déjà l’étouffement à venir.
Contrainte d’épouser Rachid, Mariam quitte Hérat pour Kaboul, une ville distante de 650 kilomètres. Mariée de force, elle subit les violences sexuelles de cet homme. « Nana lui avait expliqué ce que les maris faisaient à leurs femmes, et la perspective de ces rapports, qui lui apparaissaient comme de douloureux actes de perversion, l’emplit d’une peur telle qu’elle se mit à transpirer. » Lire ces lignes provoque un profond malaise. Une violence qui donne la nausée tant elle est crue. Mariam, déjà brisée, ne parvient pas à donner un enfant à Rachid, et cette incapacité devient une nouvelle faute, que la brutalité de son bourreau punit encore. Après dix-huit ans de solitude, de coups et d'humiliation, une nouvelle épreuve s’abat sur elle : l’arrivée de Leila. Cette voisine jeune, belle et instruite, arrachée à son passé par la guerre, accepte à son tour de devenir l’épouse de Rachid. À seulement quatorze ans, elle donne naissance à une fille. Mariam, rongée par la jalousie, n’accepte pas la cohabitation. Mariam voit la jolie jeune fille comme une rivale. Mais à travers la douleur commune, rivalité devient complicité. Mariam, la harami abandonnée, cédée par un père lâche à un vieil homme brutal. Laila, la fille chérie, cultivée, contrainte par la guerre et l’absence de famille. Ensemble, elles s’'imaginent une autre vie et tentent de fuir leur geôlier. Mais rien ne se déroulera comme prévu...
Ce récit interroge des thèmes universels : la mort, l’exil, la nostalgie. Mais au-delà de ces douleurs individuelles, il soulève une question : qu’est-ce que notre terre, finalement ? Est-ce un lieu, une mémoire, une langue, ou simplement ce que l’on perd ? L’Afghanistan, tel qu’il est décrit, est quant à lui un pays aux identités plurielles, peuplé de groupes ethniques qui tentent de cohabiter. Nombreux sont ceux qui cherchent refuge au Pakistan, mais l’exil est semé d’embûches.
À travers le fil narratif, nous assistons à la lente dégradation politique du pays. Les régimes se succèdent, toujours plus autoritaires. Le pouvoir passe des communistes aux moudjahidines, puis aux Talibans, en traversant des conflits internes où idéologies et ethnies s’affrontent. La terreur gouverne et les viols se banalisent. Avec la montée des Talibans, ce sont les femmes qui paient le prix fort. “ Si je te vois encore dehors, cria-t-il à la fin, après un dernier coup sur sa nuque, je te battrai jusqu’à ce que ta mère elle-même ne te reconnaisse plus !” Ces mots, lancés par un jeune taliban à Laila alors qu’elle sortait pour voir sa fille à l’orphelinat, illustrent la brutalité quotidienne. Privées de droits, de voix, de visage sous la burqa, les femmes deviennent des ombres.
Pourtant, dans cette noirceur, une lumière persiste. Le roman célèbre la maternité, ce lien viscéral entre mère et enfant. Donner la vie, dans un pays où la mort rôde, devient un acte de résistance, sublimé par la plume délicate et habitée de l’auteur. L'écrit nous plonge aussi dans la topographie de l'Afghanistan, où chaque détail prend vie à travers le papier. L’écriture, fluide et rythmée, privilégie les dialogues, rendant la lecture agréable et facile. Ponctué de termes arabes dont la signification se révèle au fil des pages, le texte offre une immersion linguistique. L'intégration d'extraits coraniques permet également de découvrir une facette poétique méconnue du texte. L'écho de cette sensibilité poétique se retrouve jusque dans le titre de l'œuvre, puisé dans un vers de Saib-e-Tabrizi, poète persan du XVIIe siècle.
Bien que le roman soit marqué par la souffrance, il laisse une impression d’espoir. Tout comme Leila nous finissons sidérés “ de voir combien le destin de chaque Afghan est marqué par la mort, le deuil et la douleur. Et pourtant, force lui est de constater que les gens réussissent à survivre...”
Sur l’auteur
Khaled Hosseini est né à Kaboul, en Afghanistan, en 1965. Fils de diplomate, il obtient avec sa famille le droit d’asile aux États-Unis en 1980. Son premier roman, Les Cerfs-Volants de Kaboul, est devenu un livre culte, et Mille soleils splendides connaît à son tour un succès international.
Virigine Schadler