Littérature

Marseille 1940 : l'exil des intellectuels pour une renaissance du spirituel

Après Février 33, Uwe Wittsock, journaliste allemand reconverti en historien-romancier, poursuit les traces des auteurs allemands et autrichiens qui ont fui le régime nazi en France. Dans Marseille 1940, le soleil sudiste remplace la grisaille allemande. Mais la cruauté et la douleur de l'exil se renforcent tandis que les troupes hitlériennes, bien aidées par le Régime de Vichy, noyautent l'Hexagone.

Couverture du livre marseille 1940

Les paroles s'envolent, les écrits restent… et les écrivains ? La question a de quoi faire frémir au sortir de la lecture de Février 33 Uwe Wittstock (ed Grasset, 2023). Sous-titré « L'hiver de la littérature », l'on est plongé dans l'ascension expresse - et préméditée - d'Adolf Hitler et de ses hommes de main. Ces derniers s'attaquent à tout ce qui peut sembler « communiste » tout en visant également les juifs.

Dans ces années, peu nombreux sont les américains qui relayent dans la presse outre-Atlantique, le début des violences. Varian Fry, rédacteur en chef de la revue Living Age, est celui qui perçoit le plus vite le danger. Il est bien seul.

Dépêché en Europe pour couvrir la montée des violences outre-Rhin, il comprend rapidement dans quel péril les artistes opposés à Hitler sont tombés, mais aussi l'ensemble de la communauté juive. « C'est difficilement concevable » note-t-il, qu'un tel projet de destruction de masse puisse aboutir. Et pourtant… Fry comprend que le temps est compté. Dans une Amérique timorée, il tente d'alerter l'opinion.

Plongée historique

Tel un lanceur d’alerte souhaitant briser l';omerta, Marseille 1940 présente un Varian Fry esseulé. Sur sa route, il fait cependant la connaissance de Paul Hagen, « un psychanalyste et journaliste au passé politique mouvementé ». En réalité, Paul Hagen s'appelle Karl Frank, exilé allemand de la première heure. Ensemble, les deux hommes décident d'un « plan de sauvetage d'urgence » des intellectuels et penseurs allemands et autrichiens, exilés en France, prisonniers bien malgré eux de ce pays qui leur avait tendu les bras il y a encore quelques années. Après des mois de tractations, l'Emergency Rescue Commitee (ERC) est créée à cet effet.

L'institution imaginée par Fry et Hagen est simple : sous les apparences d'une agence de voyage, soutenue par l'Amérique - avec un coup de pouce en coulisses de Mme Roosevelt - et ses représentants sur place - le consul de Marseille notamment - elle permet de délivrer des visas de secours.

Comme dans son premier ouvrage, c'est à l'aide d'une minutie d'historien et d'un talent de conteur, que Uwe Wittstock nous plonge dans cette période trouble. En s'attachant à consulter l'ensemble des documents d'époque (échanges épistolaires, livres, notes, archives, articles de presse) mais aussi les écrits qui évoquent cette période a posteriori (biographies, essais), l'écrivain allemand brosse, tel un carnet de bord, jour après jour, l'évolution de la situation politique générale qui s'entremêle, s'entrechoque avec les situations personnelles. Marseille, centre grouillant de la zone libre, devient l'épicentre des tensions.

Le début de la narration opère des aller-retours incessants à travers l'Atlantique : alors que les balles pleuvent en France, Fry et Hagen tentent de récolter des fonds pour leur entreprise. Ces derniers mettent du temps à pleuvoir.

Époque erratique

« L'hiver de la littérature » en ce triste et morne Février 33 traduisait le gel de la pensée de ceux qui ont laissé pénétrer le régime nazi dans toutes les strates, notamment culturelles, de la société allemande. "Pour détruire la démocratie, il n'aura pas fallu plus de temps à ses ennemis que l'équivalent de bons congés annuel"; concluait Uwe Wittstock.
Un commentaire aussi sarcastique que cruellement réaliste. Si bien qu'en 1940, en l'espace de deux mois, la France connaît la même situation.

« Quand la littérature s'évade » dans ce Marseille 1940, la personnification choisie n'est pas galvaudée : derrière les plus de 2000 auteurs, penseurs allemands et autrichiens sauvés par Fry, ce sont avant tout des idées, des pratiques culturelles ; une réflexion et une âme européenne qui sont ainsi sauvegardées.

Les louanges de Thomas Mann dans ses Considérations d'un apolitique (1918) sur « l'idéalisme allemand » semblent lointaines lorsque Fry débarque à Marseille en août 1940.
Après avoir eu les plus grandes peines pour réunir les fonds nécessaires pour sa mission, il a pu compter sur le soutien de l'auteur allemand tenté, un temps, par une allégeance avec la monstruosité nazie.

Dans ces temps troublés, les esprits le sont tout autant. Mais en fuyant l'Allemagne avant le début de la guerre, Mann a reconnu ses faiblesses. Le plus sage se tait, indique le proverbe. Les atermoiements de l'auteur de La Montagne magique (1924) n'étaient en réalité que des « clichés ethnopsychologiques » sans adhésion, souligne Uwe Wittstock. Plus encore, Mann est désormais considéré, du fait de son prestige littéraire et de sa fuite précoce de l'Allemagne hitlérienne vers l'Amérique, comme « le chef des exilés. »

En soutenant, aux côtés de sa fille Erika, l'initiative de Fry outre-Atlantique, il participe pleinement à l'effort de guerre. Sur le terrain cependant, Fry est au départ bien seul pour une tâche multiple, colossale : le destin de milliers d'exilés repose sur les épaules d'un seul homme. Sauveur providentiel ? Son voyage qui ne devait durer que « quatre semaines » se transforme en un séjour de plus d'un an. Fry ne repart qu'en octobre 41 de Marseille.

Pendant plus d'un an, le journaliste américain utilise tous les moyens qu'il juge bon pour aider, préparer et organiser la vie et la fuite des exilés intellectuels germanophones. Au cœur de la cité phocéenne, Fry est le témoin du glissement progressif d'une France d'abord en prise, puis in fine compromise avec l'Allemagne.
A l'image d'un pays désormais scindé en deux, les esprits les plus brillants comme ceux d'Hannah Arendt, Lion Feuchtwanger et d'autres, sont écartelés. La période ne manque en effet pas de présenter des signaux divergents. Lumières d'espoirs ou simples signaux illusoires ?

Uwe Wittstock présente plusieurs situations ubuesques qui rendent la période peu lisible. L'horreur et la cruauté des camps d'internements français sont notamment analysées ; l'année 40 apparaît comme un basculement fondamental. Dès lors, une fois l'Hexagone envahi, ces entrepôts humains, construits au départ par l'armée tricolore pour lutter contre son voisin envahisseur, deviennent finalement les antichambres des camps de concentration nazis.

Fry pour frei

Le camp des Milles, entre Marseille et Aix-en-Provence, mais aussi celui de Gurs dans les Pyrénées, ont ainsi accueilli de nombreux exilés allemands ; prisonniers français en début d'année - aux côtés de nazis - ils se transforment en prisonniers allemands à partir de mai 40, voyant les partisans d'Hitler être libérés et prendre possession des lieux. De victimes à bourreaux, il n'y a qu'un pas.

Dans les premiers mois, Fry et sa petite équipe de l'ERC parviennent néanmoins à se frayer un chemin pour accomplir leur mission dans ce pays en pleine mutation ; au cœur d'une ville de Marseille qui étouffe par ailleurs. Des centaines de milliers d'exilés convergent en effet vers la cité phocéenne pour espérer trouver un échappatoire.

Fry pour frei (libre en allemand) : telle est la promesse du journaliste américain. Pourtant, plus les mois avancent, plus l'étau se resserre. Uwe Wittstock souligne le caractère
« dépressif » et peu diplomatique de Fry durant cette période. Miné par les cruels choix qui s'imposent à lui ; qui sauver ? ; il prend bien vite sa mission pour une destinée. Il écrit à sa femme avoir « beaucoup changé » et vécu « en condensé dix, quinze ou même vingt années d'expérience » en une seule année.

Sans aucune notion du risque, s'investissant corps et âmes dans la structure qu'il a créée ex nihilo, il se sent pourtant « coupable » au moment de partir. Chassé tel un malpropre alors qu'il n'est plus en accord avec le comité de soutien de l'ERC en Amérique, il éprouve un profond sentiment d'ingratitude, tout en confessant ses fautes : manque de diplomatie, « trop impétueux, trop vindicatif » aussi.

Une reconnaissance fuyante

Fry aurait-il réussi autrement ? En présentant un homme peu enclin à suivre les codes hiérarchiques, Uwe Wittstock nous interroge indirectement sur la figure du héros en temps de guerre. Peut-on simplement suivre les ordres et s'en accommoder ? La rhétorique semble quelque peu éculée. Sans prise d'initiative personnelle, ni courage existentiel, il semble que cette mission aurait été un échec cuisant.

Au contact d'artistes tous pleinement engagés et fermement opposés au régime nazi, Fry a en réalité fait siens les concepts et idées théoriques et littéraires, pour son action pratique. Son œuvre n'est pas écrite mais s'est tracée au fur et à mesure de ses traversées des Pyrénées pour faire rallier l'Espagne, l'Andorre ou bien encore le Portugal à ses protégés. Uwe Wittstock met ici en lumière cette destinée héroïque, proposant en quelque sorte une traduction du vers fameux de son compatriote Hölderin, « habiter poétiquement le monde. » Tâche d'autant plus ardue lorsque les poètes sont eux-mêmes contraints à l'exil… Au cœur d'une époque bien peu poétique, Fry parvient néanmoins à réenchanter le poids des mots, à les replacer dans leur juste - donc grande - valeur.

Pourtant, en octobre 41, lorsque Fry remonte les marches de la Gare Saint Charles et se tourne une dernière fois sur le Marseille si hostile à la littérature qu'il a connu, l'américain n'éprouve aucun « soulagement » relève Wittstock ; une rancœur, plutôt que le sentiment du devoir accompli. Étrange sentiment d'un homme qui a trouvé dans l'horreur un sens à sa vie.

De retour aux Etats-Unis, il n'est pas acclamé : les vainqueurs écrivent l'histoire, pas forcément les héros. Et ce n'est qu';à titre posthume, en 1996, qu'il est décoré comme
« Justes parmi les nations ». Un éclair de reconnaissance dans une nuit profonde d'angoisses de réminiscences obsédantes qui l'accompagneront jusqu'à son dernier souffle ;
avant de l'emmurer dans un oubli généralisé. Uwe Wittstock note ainsi qu'il n'apparaît guère dans les récits sur l'époque, lorsqu'il n'est pas critiqué par certains. L'ouvrage Marseille 1940, par son point de vue factuel, semble ainsi une juste photographie de l'histoire, tout à la fois dépassionnée et approfondie. Suffisant pour apaiser l'âme de Fry ?

En définitive, la destinée du journaliste reste morcelée car ce dernier n'a pas connu « l'éclair (...) de son propre anéantissement », comme celui ressenti par Ernie Lévy au soir de sa vie (Le dernier des Justes, André Schwarz Bart, Prix Goncourt 1959) ; ce rai de lumière salvateur, au cœur de l'obscurité dans laquelle est plongée le peuple juif depuis des siècles, qui intime au personnage de Schwarz Bart que la lutte est terminée, « qu'il ne pouvait plus rien faire. » Ce détachement émotionnel, cette fin du nœud conflictuel permettant d'accomplir le transfuge de la figure humaine à celle spirituelle, Fry en est resté étranger. Comme si sa connaissance de l'exil des autres le conduisait à éternellement endurer le dernier jour d'un condamné.

Ernie Lévy, allégorie vivante du peuple juif, est certes mort « six millions de fois », mais il "est encore vivant". Son « souffle » habite désormais le monde, comme une « présence » ; ce souffle est celui de la liberté, celui-là même qui permet à l'Homme de se dé-chaîner et de réinvestir son environnement.

Fry a, à sa manière, entretenu et nourri ce souffle. Allégorie vivante du Sauveur, il a finalement permis de rétablir l'ordre des choses : les paroles s'envolent, les écrits restent et les écrivains soufflent, au-delà des vents contraires, "pour te nommer / Liberté" (Paul Eluard).

Gabriel Moser.

Marseille 1940 - Quand la littérature s'évade de Uwe Wittstock. Traduit de l'Allemand par
Olivier Mannoni. Paru en France aux éditions Grasset, février 2025. 469 pages. 28 euros.