Littérature

        Marcel Pagnol est indéniablement une des figures provençales les plus populaires. Il fait partie de ces auteurs classiques, de ceux qu’on étudie à l’école, notamment à travers sa série de romans sur ses souvenirs d’enfance, surtout les plus populaires La gloire de mon père et Le château de ma mère. Pourtant, plus on avance dans le cursus académique, plus on quitte les “petites classes”, et moins on croise l’aubagnais. Selon Marion Brun, autrice d’une thèse sur Pagnol intitulée “Marcel Pagnol, un illustre ‘méconnu’”, il existe trois raisons à ce rejet. 

Tout d’abord, ce rejet s’explique par le fait qu’il a changé de médium pour passer du théâtre au cinéma, ce qui a eu pour conséquence de se faire reconnaître par personne. Ensuite, elle met en avant le fait que Marcel Pagnol a connu beaucoup de succès de son vivant, ce qui va à rebours de la figure de l’auteur maudit. Enfin, et c’est la raison qui nous intéresse aujourd’hui, il est assimilé à un écrivain régionaliste.

On peut assez aisément se mettre d’accord sur le fait que le thème de prédilection de Marcel Pagnol, c’est sa Provence (avant même la Provence, de manière générale). Les romans, les films, les pièces de théâtre de Pagnol ont tous attrait à Marseille et ses alentours. Cette attache géographique est très forte, à tel point que les premières lignes de son cycle autobiographique Souvenirs d’enfances, commencent par son lieu de naissance : “Je suis né dans la ville d’Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers” (La gloire de mon père). Pourtant, nous allons voir à travers le diptyque L’eau des collines que les récits de Pagnol sont profondément universels et intemporels. 

 

L’eau des collines, Oedipe dans les collines

        Depuis des années, et sans vraiment savoir pourquoi, le village des Bastides Blanches et le village de Crespin se détestent. Alors, lorsque Jean Cadoret, le Bossu, décide à la suite d’un héritage de s’installer à la ferme des Romarins, personne ne lui parle de la source cachée. D’autant plus que César Soubeyran (dit le Papet) convoite ce domaine pour son neveu un peu simple Ugolin. En raison de ces mensonges, Jean meurt dans une explosion qu’il a lui-même provoquée afin de retrouver la fameuse source. 

Bien des années après la mort du Bossu et la vente de la ferme des Romarins à Ugolin, qui à fait fortune dans la vente d'œillets grâce à la source cachée, Manon décide de se venger des Soubeyran et du village, qu’elle tient pour responsable de la mort de son père. Pour ce faire, elle bouche la source du village, ce qui provoque la panique. Ugolin, qui tombe par hasard sur Manon dans la colline, tombe fou amoureux d’elle. Or, c’est l’instituteur du village qui gagne le cœur de la jeune Manon. Lors d’un sermon du curé du village, il pousse les habitants à révéler leur culpabilité dans la mort de Jean. Manon décide de pardonner aux habitants mais pas Ugolin et le Papet. Désespéré par la haine de Manon, Ugolin se suicide. 

Cette histoire tragique est profondément ancrée dans le contexte provençal du début du XXe siècle, que ce soit dans le fond, comme nous venons de le voir, ou dans la forme. En effet, ce diptyque est avant tout une œuvre cinématographique. Le film de 1952 est largement porté par des acteurs marseillais : Rellys, Henri Poupon ou encore René Sarvil. L’exception la plus notable du casting est le choix d’une actrice parisienne pour jouer Manon. On peut comprendre néanmoins ce choix de la part de Pagnol car cette actrice est sa femme, Jacqueline. Ainsi, que ce soit dans la version de Pagnol de 1952 ou de Claude Berri de 1986, l’accent est une composante à part entière du film. Ce sont largement pour ces raisons que ces films sont considérés comme relevant de la sphère régionaliste, du folklore provençal.

Pourtant, cette histoire, si on prend un peu de recul, apparaît comme une réinterprétation d’un mythe fondateur de la culture occidental. En effet, avec cette œuvre, Pagnol propose une relecture d’Oedipe-Roi de Sophocle. Relecture et non adaptation car c’est en réalité le mythe d’Oedipe inversé que propose l’auteur. En effet, le lecteur apprend à la fin, en même temps que le Papet, que Jean est en réalité son propre fils, issu d’une union de jeunesse avec Florette, qui suite à cette grossesse illégitime fuit le village pour Crespin. 

On peut relever plusieurs points de narration qui convergent entre le mythe et l’histoire de Pagnol. En effet, et c’est peut-être le point le plus important, Oedipe et le Papet commettent un crime contre un membre de leur famille sans en avoir connaissance. Or c’est bien une inversion chez Pagnol, car c’est le Papet qui tue son fils, alors que chez Sophocle, c’est Oedipe qui tue son père Laïos. De plus, ces deux crimes ont une répercussion similaire. La ville de Thèbes se retrouve frappée par la sécheresse tout comme le village des Bastides Blanches. Enfin, dans le mythe, c’est Tirésias (un devin aveugle) qui révèle la situation a Oedipe, tandis que chez Pagnol, c’est Delphine, une vieille amie de Florette, devenue aveugle avec l’âge. 

Mais alors pourquoi cacher ce récit universel derrière cet apparent régionalisme ? Nous pouvons chercher la réponse dans l'œuvre de Pagnol même. Il termine son ouvrage Le château de ma mère sur ces mots : “Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants”. Ainsi, Pagnol, en “enfermant” ses récits dans sa région natale, en adoucit leur amertume. La Provence agit comme un doux voile protecteur, comme le parent qui protège l’enfant des turbulences de la vie. 

Crédit : Affiche officielle de Manon des sources (1986), un film de Claude Berri. RENN Productions / Films A2 / RAI 2 / DD Productions / AMLF.

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