Littérature

Écrivain, photographe, cinéaste, militant... Jean Baptiste Del Amo ne cesse d'explorer la condition humaine, oscillant entre contemplation et brutalité. Avec son nouveau roman paru en mars 2025, intitulé La Nuit Ravagée, il s'impose comme le pionnier de l'horreur dans la collection Blanche de Gallimard. L’écrivain a répondu à nos questions pour Polychrome.

Amélia Galland : On dit souvent que vous avez une écriture sensorielle, vous-même vous parlez d’une écriture du regard, voire contemplative. Pourquoi avoir fait ce choix ? 

Jean-Baptiste Del Amo : Je n’ai pas réellement fait de choix. Pour moi l’écriture c’est un processus très instinctif, très intérieur, et je pense qu’on écrit souvent avec ce qu’on est,
avec sa personnalité, avec sa sensibilité. Et puis avec les livres aussi qui nous ont formés, il y a vraiment des lectures aussi qui façonnent un imaginaire. Je pense qu’un écrivain, dans un premier quand il commence à écrire il procède par imitation, c’est à dire qu’il essaye d’écrire comme les auteurs qu’il a admiré ou comme les auteurs qui l’ont touché. Et puis petit à petit il affine un peu sa pratique d’écriture ce n’est pas le cas de tous, mais moi je fonctionne comme ça. Pour construire mes œuvres, j’ai d’abord des images, des scènes, des personnages, des décors… et finalement c’est souvent après avoir écrit le livre que je comprends ce que j’ai voulu dire. J’estime que ce qui m’excite en littérature c’est de pouvoir explorer de nouvelles choses à chaque livres, je n’ai pas envie de répéter systématiquement la même chose donc je cherche toujours des formes nouvelles. 

Sacha Paraïso : Vous avez animé des ateliers d’écriture à la Maison des Femmes au CHRU de Tours, est ce que vous voyez en l’écriture une certaine forme de thérapie ? 

JBDA : Alors je déteste penser à l’écriture et à la littérature sous cet aspect-là parce que j’ai l’impression que de plus en plus aujourd’hui on attend des livres qu’ils nous guérissent ou qu’ils nous réparent ou qu’ils nous fassent du bien. Je ne pense pas du tout que ce soit la vocation de la littérature. Moi les livres qui m’ont le plus impressionnés dans ma vie, qui ont le plus façonné ma manière de penser et mon esthétique, ce ne sont pas du tout les livres qui m’ont ménagé, qui m’ont fait du bien, au contraire ce sont des livres qui m’ont fait du mal, qui m’ont dérangé, c’est des livres qui m’ont résisté que j’ai parfois eu du mal à comprendre et à lire, des textes qui expérimentaient la forme… donc j’évacue complètement cette question thérapeutique, et quand j’interviens des ateliers d’écriture, et puis là c’était un contexte particulier puisque la Maison des femmes c’est une structure qui accueille des femmes qui ont été victimes de violences conjugales, donc ce sont des femmes avec des parcours complexes, mais moi quand j’arrive sur cet atelier là je ne connais absolument rien de leurs vies. Et très rapidement je leurs dis que je ne suis pas un psychologue et que je ne suis pas du tout là pour les analyser, les accompagner dans leurs parcours de reconstruction, autrement qu’en leurs donnant un espace dans lequel il est possible de faire exister leurs voix. Ensuite, il est tout à fait libre à elles de s’emparer de ce qu’elles ont vécu pour en faire des textes ou de faire tout à fait autre chose. Je ne sais pas si là on peut parler de vocation thérapeutique, mais en tout cas l’écriture c’est une manière d’exister autrement, et pour ces femmes là à qui on a souvent même dénié le droit d’exister, puisqu’une emprise conjugale c’est ça, ça fait partie je crois d’un chemin de reconstruction.

AG : Justement, c’est un peu ce que vous disiez précédemment, dans une interview avec Augustin Trapenard vous disiez « je crois qu’il n’y a rien de pire qu’un littérature dans
laquelle on se glisserait comme dans une paire de pantoufles » Alors justement, dans le choix des sujets que vous abordez, est ce qu’il y a une volonté de bousculer le lecteur, de le faire sortir de sa zone de confort, puisque c’est ce qui fonctionne pour vous apparemment ? 

JBDA : Alors le lecteur jamais, j’essaye de ne pas y penser quand j’écris. Ce qui n’est pas toujours évident car quand on est écrivain et qu’on est publié on sait qu’à un certain point on va être lu, donc je mentirais si je disais que j’arrive à faire totalement abstraction du fait que, un moment donné si je termine un livre, il sera lu. Mais dans un premier temps, pour moi l’écriture c’est un mouvement extrêmement égoïste. C’est à dire que c’est d’abord moi que j’essaye de mettre dans une position d’inconfortables, et de voir de quelle façon ça peut me permettre d’atteindre une forme. C’est difficile de parler de vérité en littérature parce que tout n’est que mensonge et fabrication finalement, mais en tout cas j’aime bien parler d’une forme de sincérité et d’honnêteté. En me mettant dans ces situations d’inconfort, j’essaye aussi de dévoiler quelque chose de moi-même, d’essayer de trouver des formes, des images, qui me touchent moi avant de toucher le lecteur. Et je crois que l’erreur quand on écrit c’est de penser est-ce que ce texte va plaire au lecteur, parce qu’un livre ne plaira jamais à tout le monde, et je pense que finalement on touche des lecteurs quand on a été d’abord sincère avec soi-même au moment de l’écriture. Et c’est pour ça je pense que, mes gouts, mes choix, ma sensibilité, ma personnalité me porte vers mes obsessions, parce que j’utilise beaucoup ça quand j’écris. Je suis porté vers des sujets qui peuvent être perçus comme sensibles ou difficiles, vers une forme de noirceur, mais c’est avant tout moi que je mets en difficulté. 

SP : Vous explosez souvent la brutalité et les cycles d’oppression, est ce que vous pensez que la littérature ça peut être un moyen de les briser justement ?

JBDA : Pas du tout, je ne crois plus du tout à la littérature comme un outils qui peut changer le monde. J’y ai peut-être vaguement cru quand j’étais un jeune romancier encore porté par une sorte de ferveur, par des idéaux, par le sentiment que finalement si j’arrivais à écrire j’arriverai à dire quelque chose de ce monde et peut entrer un petit peu à le changer. Je crois que l’écriture c’est un travail qui nous conduit à repenser nos ambitions à la baisse, et je vois aussi le monde tel qu’il va, je comprends bien qu’aujourd’hui le rôle de l’écrivain est devenu minime par rapport à l’ampleur de ce qu’il faudrait changer. Donc je ne pense pas que la littérature puisse changer et briser des cycles d’oppression, en revanche je pense que c’est important que d’une manière ou d’une autre elle en témoigne. Qu’elle témoigne de ces mécanismes-là, à travers le récit ou la fiction, car je pense que c’est tellement quelque chose qui est inhérent à la nature de notre humanité, que les écrivains ont presque un devoir de regarder ça en face et de le représenter. 

AG : Donc pour vous la littérature reste quand même très politique, on le voit par exemple avec vos thèmes très engagé, mais il y a tout de même une volonté de séparer votre militantisme de votre profession ? 

JBDA : J’ai l’impression que, quand on fait un travail d’écriture qui va puiser dans des obsessions, dans des questions identitaires, qui essaye de dire quelque chose de notre
humanité, on est en fait inévitablement politique dans la mesure ou on porte un regard subjectif sur le monde. Pour autant, je n’essaye jamais de faire passer des messages dans mes livres. J’essaye d’écrire des textes qui donnent à vivre une expérience esthétique et émotionnelle. Et dans cet espace-là, si certains textes peuvent provoquer chez certains lecteurs des prises de conscience, j’allais dire c’est tant mieux mais moi ça ne me concerne plus, ce n’était pas mon intention première. Par exemple, avec Règne Animal, qui a souvent été perçu comme un texte très « animaliste », pour moi c’est un texte qui parle bien plus de la condition humaine et de notre rapport de contrôle, possession et de destruction du vivant, qui parle beaucoup plus de notre humanité que du droit des animaux en réalité. Même si à côté de ça, c’est aussi un texte qui moi m’a mis sur la voie du militantisme, et qui m’a fait comprendre qu’en fait écrire un livre ce n’était pas suffisant. En ayant découvert ce que j’avais découvert en préparant ce roman, je ne pouvais pas me contenter d’écrire un bouquin puis de passer à autre chose et de retourner bouffer un burger chez MacDo, il fallait aussi que je m’engage en tant que citoyen, finalement aujourd’hui si vous parlez de qu’est ce qui pourrait faire bouger le monde, je crois que c’est l’action directe et le militantisme bien plus que la littérature. 

SP : vous parlez souvent de la transmission familiale, vous avez même écrit des livres pour enfants, tout en affirmant ne pas en vouloir. Est-ce que vous voyez en la littérature une forme de transmission alternative ? 

JBDA : Ce n’est pas une question évidente parce que, je ne pense pas du tout à la postérité. C’est parfois quelque chose qui peut habiter les écrivains, l’idée qu’ils laisseront quelque chose. J’ai pas du tout ce rapport là à l’écriture, en tout cas je ne l’ai plus, je n’ai pas l’impression de léguer quelque chose à l’humanité en écrivant des livres, j’ai juste la sensation de faire un geste poétique, et pour moi c’est la seule manière de dire que j’ai existé dans ce monde en même temps que vous. En sachant très bien que ce n’est absolument rien, ce n’est que du vent. Mais c’est ma manière à moi d’être au monde, d’essayer de le comprendre, et je crois sans doute d’essayer de connecter avec d’autres humains, en me disant que peut être si certains lecteurs sont touchés par mes livres il y a une forme de connexion qui est établie, même si on ne se rencontre pas forcément quoi. 

SP : Toujours parmi les thèmes récurrents, la figure du père est omniprésente dans vos récits, dans Le Fils de l’Homme ou Le Sel, quelle place occupe-t-elle dans votre propre vie ? 

JBDA : La question du père et la figure du patriarche c’est quelque chose qui m’a toujours habité, car très lié à mon histoire personnelle. J’ai un père qui est né en Espagne, qui a quitté le pays quelques années après la guerre civile. Son propre père, à savoir mon grand-père paternel, est arrivé en France avec ses enfants et sa femme, qui est rapidement morte en couche. Donc est une figure vraiment de patriarche qui a élevé seul ses cinq enfants, et qui parlait très peu le français. Lorsque j’étais petit, c’était vraiment une figure mystérieuse pour moi. Le père de mon père, était quand même un figurant masculin, mais à la fois quelqu’un pour qui j’avais une grande affection, mais qui me résistait car je n’arrivais pas véritablement à établir une connexion verbale, comme j’aurais sans doute voulu. Donc ça a déjà défini quelque chose dans ma vie, et en grandissant en tant qu’homosexuel en Provence, dans un petit village, la question du rapport à la masculinité s’est très rapidement posée. Bien évidement dans ces cas-là il y a quelque chose qui se pose quant à la figure du père : soit on se construit comme lui, soit on se construit contre lui. Et je crois que ça a véritablement défini quelque chose dans mon parcours et dans ma carrière, ma manière de penser. C’est pour ça que j’ai souvent mis en scène ces pères taiseux, ces pères qui essayent d’inculquer des schémas masculinistes à leurs enfants… et voir de quelles façon leurs fils pouvaient en échapper. Mais avec Le Fils de l’Homme j’ai aussi eu l’impression d’avoir fait le tour, d’être
arrivé un peu au bout, j’ai vraiment cherché à travers plusieurs livres, de manière très aveugle, à tâtons, de façon très instinctive à représenter ces schémas-là, et finalement avec ce livre ci, j’ai l’impression d’être arrivé au bout de ce que je pouvais faire. Donc par exemple pour le prochain livre il était évident que je devais rebattre les cartes et repenser aussi mon rapport à l’écriture et à une histoire très différemment. 


Cet entretien des plus enrichissants nous a permis de découvrir un auteur aussi passionnant que passionné. Ses propos, envoutants, laissent transparaître une subtile connaissance du monde, mais surtout de son monde. Rempli d’obsessions et de noirceur, Del Amo nous invite à découvrir son intimité, ses questionnements et son histoire, au travers de roman tous plus novateurs les uns que les autres.
 

Amélia Galland 
Sacha Paraïso