Portrait réalisé dans le cadre du Festival des Écrivains du Sud 2025
Nathalie Zajde : de la quête psychologique à l’écriture romanesque
Maîtresse de conférence en psychologie à l’Université de Paris VIII, spécialiste des traumatismes psychiques et de l’ethnopsychiatrie, Nathalie Zajde explore aujourd’hui l’écriture romanesque. Avec La patiente du Jeudi, elle ouvre une nouvelle voie pour partager ses réflexions sur la mémoire intergénérationnelle et l’héritage des traumatismes.
Son allure dynamique et son visage souriant tranchent avec le sérieux des sujets nourrissant son quotidien et ses ouvrages. Nathalie Zajde, dont le nom de famille est souvent écorché, nous félicite de n’avoir pas failli à l’exercice : “L’authentique prononciation de mon patronyme est Zaĩdé [...] Rien que de vous entendre le dire, mes ancêtres doivent être ravis”. Comme elle le souligne au cours de l’entretien, il existe une signification forte derrière chaque nom, le sien ne faisant pas exception. D’origine polonaise, il signifie “grand-père”. Bien qu’elle n’ait pas connu le sien, son histoire résonne profondément en elle.
Portée par cet héritage familial, dont l’écho vibre encore aujourd’hui dans le cœur de ceux qui n’accèdent qu’aux souvenirs rapportés, elle se destine très jeune à la psychologie clinique et se spécialise rapidement en ethnopsychiatrie. Attentive depuis toujours au monde qui gravite autour d’elle, Nathalie Zajde confie : “Je me posais des questions quand j’étais enfant, au sujet de ma famille, de mes parents, de leurs parents, [...] je voyais bien qu’il y avait des décalages, qu’ils ne provenaient pas du même monde et qu’il y avait des absents”. La grande tristesse ressentie, enfant, en écoutant le récit de la déportation de sa grand-mère maternelle l’a marquée, au point qu’elle s’est sentie, plus tard, tenue d’en comprendre le sens.
Nathalie Zajde voulait résoudre des énigmes, celle de son histoire, celle des autres, mais aussi des événements. C’est, selon elle, pour cela que l’on écrit, des ouvrages scientifiques comme des romans. Mettant en lumière, en sa fonction de psychologue, depuis de nombreuses années, la transmission des drames familiaux à travers les générations, l’écriture romanesque lui permet d’en explorer une nouvelle facette.
Le roman comme espace de liberté
À l’occasion de la commémoration des 80 ans de la libération du camp d'Auschwitz, Nathalie Zajde publie ainsi son premier roman, La patiente du jeudi, aux éditions de l’Antilope. Une maison d’édition qu’elle dit bien connaître et dont la ligne éditoriale, centrée sur les identités juives, a guidé son choix. Quand elle en parle, on sent tout de suite le profond respect qu’elle porte aux deux fondateurs de cette petite maison d’édition, Anne-Sophie Dreyfus et Gilles Rozier, et sa joie d’y voir publié son roman : “quand ils ont accepté mon manuscrit j’étais aux anges”.
Ce manuscrit, il faut dire qu’elle y a passé du temps, trouver le juste équilibre entre le fictionnel et les questions brûlantes auxquelles il lui tenait à cœur de répondre n’étant pas une tâche aisée. “Ecrire un roman, c’est accepter de se laisser posséder par une question. [...] Celle à laquelle je me suis soumise dans ce premier roman est la suivante : comment se transmet le vécu de la Shoah dans les familles des rares survivants ? Comment le génocide des juifs d’Europe durant la Seconde Guerre mondiale peut se manifester chez une jeune femme moderne et indépendante ?”. Mais au-delà de ces considérations psychologiques, ce roman représente aussi une quête de mémoire historique : “J’ai puisé dans mes lectures ethnographiques, psychologiques et romanesques qui traitent du monde juif, de l’histoire, de la tradition […] C’est aussi un livre très documenté”.
Le roman, c’était un défi, une expérience nouvelle, mais aussi un espace de liberté pour l’écrivaine. Elle qui d’ordinaire sait exactement où elle va, maîtrisant parfaitement son sujet et le déroulé de son écrit, nous raconte s’être cette fois “retrouvée à la merci des exigences de ce personnage de roman”. Un moyen d’explorer des sujets que l’écriture scientifique ne lui permet pas de partager.
Le lecteur découvre, au fil des pages, un phénomène pour beaucoup méconnu : la glossolalie, une faculté étrange à parler soudainement une langue sans jamais l’avoir apprise. “Pour l’instant, la psychologie, la neuropsychologie, la psychanalyse, la psychiatrie ne savent comment l’expliquer [...] alors, pour en parler j’ai choisi la forme du roman”. C’est donc par la fiction qu’elle nous raconte ce qui ne s’explique pas, nous en donnant sa propre signification.
Finalement, écrire un roman n’était pas seulement une envie pour Nathalie Zajde, mais une évidence. Ce qui la frappe, c’est l’absence de romans abordant la Shoah en France, alors même que le pays abrite la troisième plus grande population de survivants juifs. Elle explique : “Il y a plein d’excellents romans qui ont pour thème la famille recomposée, le deuil, la dépression, les problèmes amoureux… mais un roman qui parle de la transmission transgénérationnelle de la Shoah, je trouvais que cela manquait”.
Et des sujets encore trop peu explorés à faire découvrir à ses lecteurs, Nathalie Zajde en a encore en tête. Si l'écriture de son premier roman a parfois été ardue, elle ne l’a nullement découragée. Elle nous confie même que sa prochaine histoire pourrait bien nous emmener au cœur du sud de l’Italie.
Cara, Ahès, Mattea