Traversée terrestre au cœur d’un Marseille grouillant, Cargo blues d’Audrey Sabardeil se déleste d’histoires et de personnages épars au fil des pages. Cru, dénonciateur, violent et un brin sentimental : un polar efficace.
Traversée terrestre au cœur d’un Marseille grouillant, Cargo blues d’Audrey Sabardeil se déleste d’histoires et de personnages épars au fil des pages. Cru, dénonciateur, violent et un brin sentimental : un polar efficace.
« Fab aurait tant voulu avoir les mots qui soignent. Qui remplissent. En mer, ça, il ne l’avait pas appris ». C’est pas l’Homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’Homme, rajouterait Renaud. Fab est ce marin dont les deux pieds sont solidement arrimés en pleine mer, mais qui tressaillent une fois arrivés sur la terre ferme.
Enfance et relation parentale difficiles, premier amour jamais effacé avec Angelica : Fab n’a aucune raison particulière de préférer la terre ferme aux parfois durs, mais toujours justes, remous de la Belle Bleue. « La mer avait été rude, mais elle lui avait donné la légitimité qui lui faisait défaut ».
Si la mer épure bien chaque matin ce qu’elle a laissé la veille, les destins arrimés restent, quant à eux, bien à quai. Les problèmes avec. C’est à l’occasion d’un congé que Fab est confronté à toutes les horreurs qu’il souhaitait justement éviter en prenant la clef des océans.
Drogue, prostitution, meurtre, conflit d’intérêt : un Marseille « au soleil implacable » se dévoile petit à petit aux yeux de l’amoureux du large… et de la Pointe-Rouge, cet « autre Marseille (…) qui s’étire comme un chat paresseux au soleil ».
Toujours à califourchon sur sa moto, Fab vient en aide à son « amie » d’enfance, Angelica, et son fils, Charlie, bien malgré eux embarqués dans une histoire de drogue. Fab, en bon père de famille qu’il n’est pas, se prend à vouloir mener l’enquête. Simple justicier, il se rend bien vite compte que ce banal règlement de compte dans l’immeuble d’Angelica, n’a pas que pour unique toile de fond quelques grammes de « shit ». De nombreuses ramifications apparaissent, brisant la quiétude du marin.
Pépé le Moko inversé
Très vite, le polar met le cap sur une grande machination où conflits d’intérêts mouillant jusqu’à la nuque des hauts dignitaires marseillais et pratiques sordides, affluent. Audrey Sabardeil, dans un registre parfois familier, toujours incisif, mène la barque de son récit.
Marseillaise, l’auteur fait montre d’une connaissance fine de sa ville. La stupeur de Fab lors de sa première visite à la Porte d’Aix, cette nouvelle plaque tournante du crack, souligne les mondes divers - si éloignés, si peu semblables - qui se côtoient à Marseille.
« C’était Marseille, cette vieille qui tricotait dans ses mains ces deux mondes, une maille à l’endroit, une maille à l’envers ». Métaphore d’une gentrification à l’oeuvre dans la cité phocéenne, la « vieille » Marseille peut donner le tournis tant son développement insatiable semble anarchique. Entre ses mains, la ville, créature difforme, magnifie et tricote sa destinée ; autant qu’elle détricote des vies.
« A cet instant, il se sentit perdu dans sa propre ville. Dans sa propre vie ». Les angoisses et appréhensions de Fab se projettent sur une agglomération en décomposition qu’il voit s’activer autour de lui. Une décomposition fondamentale : celle qui fait s’ériger des constructions flambants neuves au cœur de quartiers gangrenés ; une décomposition sentimentale : celle qui fait prendre conscience au personnage de l’engloutissement de toute morale dans cette cité. Comme la proue d’un bateau qui se retrouverait submerger, ne pouvant plus lutter contre des flots en furie.
Cargo blues, mais aussi blues d’un Marseille d’antan, l’enquête menée contre vents et marées par Fab l’entraîne et le confronte dans tout ce qu’il ne pouvait, ne voulait s’imaginer. La cité phocéenne est un véritable coffre fort où la loi du plus fort, elle seule, règne.
Un Pépé le Moko où les rôles sont inversés. La forteresse marseillaise est corrompue, les caïds décident, placides ; les citoyens sont trop dociles. Comme avalés par cette ville tournoyante, ils finissent bien souvent par se taire. Laissez faire, laissez passer !
Fab le marin comprend son incompréhension, sa bévue : « sa » ville est vile. Le marin a la nausée. Pourtant, il ne reprend pas la mer, préférant affronter les flots terrestres de face. La mer : échappatoire trop facile. Sur terre, Fab ravale sa naïveté ; il boit la tasse.
Son dévouement, jusqu’à risquer sa vie, révèle que tout Homme qui crierait haut et fort, qu’il n’a pas besoin d’attache, a néanmoins bien besoin d’un port où il se sent chez lui. Marseille, rêve cosmopolite ? Au gré des allées et venues, des italiens, des maghrébins, désormais des ukrainiens, Audrey Sabardeil décrit une ville kaléidoscopique, qui rime trop souvent avec problématique.
Dans une ville où le vent souffle, Fab semble pourtant être à bout.
Alors, dès que le vent soufflera, Fab repartira. Et Marseille restera. Dans quel état ?
Gabriel Moser.
Cargo Blues, de Audrey Sabardeil. Paru aux éditions Le bruit du monde.
Avril 2025. 366 pages. 21 euros.