Hors cadre

« Ce dont je me souviens, sans hésitation, c’est de l’obscurité. ».1 C’est ce qu’ils disent. Tous. Vous les connaissez, vous le connaissez. Vous faites semblant de ne pas le voir. C’est lui devant qui vous passez chaque matin en vous rendant au travail. Il vous connaît, vous le connaissez, et pourtant vous passez devant lui sans le voir. Il le sait. Vous avez peur de croiser son regard, qui ne demande parfois qu’un sourire. 

Sommes-nous lundi, mardi ou dimanche ? Un jour de décembre ou de mars ? il ne le sait pas. Il vit aux grés du jour et de la nuit, du soleil et de la pluie, et des quelques pièces de monnaie que certains décident de lui accorder. 

Il attend avec impatience ce matin où on lui donnera ce café chaud et cette viennoiserie. Pourtant, ces personnes ont tendance à l’agacer. Elles sont là, de passage, proposent un café et s’en vont. Il n’aime pas qu’on ait de la peine pour lui, il ne veut pas qu’on l’aide ou que l’on éprouve de la pitié à son égard. 

Il ne considère pas sa vie comme miséreuse. On a toujours dit de lui qu’il était optimiste. Il n’a pas toujours eu cette place. Celle de la personne que l’on plaint. Il a, pendant des années, bien été envié. Cette vie que la rue lui offre, il ne l’a pas choisie, elle est venue à lui sans crier garde. 

Un matin, après une énième nuit passée sur le canapé du salon de sa villa provençale. C’était le début du reste de sa vie. 

Quand il est monté rejoindre sa femme dans la chambre conjugale, elle n’y était plus. Les lits des enfants étaient vides. Elle avait pris ses affaires, leurs enfants, et était partie. Sans jamais revenir. Où était-elle ? avec qui ? il ne l’a jamais su et ne le saura certainement jamais. 

Il a bien sûr fait une déposition, porté plainte pour retrouver ses enfants. Mais comme toutes disparitions, les enquêtes ont été menées puis ce sont essoufflées. 

Il s’est retrouvé seul dans cette maison. Bien trop grande et vide de vie. Plus de cris, de rires, mais seulement des pleurs. Des pleurs qu’il cache, seul. A partir de ce moment, cette vie paisible et parfaite qu’il semblait mener est tout bonnement partie en fumée. 

Il a essayé de rebondir, avec beaucoup de difficultés. Rapidement, il est tombé dans ce que regrette chaque jour une personne seule, l’alcool. Cette boisson, qui peut être une si bonne compagnie, et qui peut faire tomber dans une spirale infinie. 

Même si son salaire confortable lui a permis de vivre et d’entretenir un tant soit peu la maison pendant un temps, sa consommation l’a rapidement empêchée. Les courriers et les dettes se sont accumulés dans la boite aux lettres. Sa maison a été vendue aux enchères. L’argent de la vente a permis de payer ses dettes. 

C’était un matin, ou un soir peut être, il ne sait plus. Il commença pour la seconde fois, le début du reste de sa vie. Sa vie dans la rue, sans toit avec ses réalités et ses dangers. A présent, il était devenu vendeur de temps. 

Alors que chacun cherche à le conserver, lui veut qu’il passe. Comme un enfant qui veut devenir grand. Il vend son temps à des pigeons, les seuls qui le regardent sans jugement. Le peu qu’il a, il le partage avec eux. Ils lui tiennent compagnie. 

Il apprend à ne plus avoir peur. A s’endurcir, prendre sa place dans ce monde que l’on ne connait pas si l’on n’y vit pas. La rue. Ce mot qui fait peur, que l’on craint de rencontrer un jour, et duquel on pense être protégé. Lui, s’est rendu compte que tout le monde peut être touché. Ce n’est pas une question d’origine, de famille ou de finance. Face à cette situation, même ceux que l’on considère comme des amis disparaissent. 

Il veut être fort, mais se sent terriblement fragile. 

Quand la nuit tombe, il a peur. Il a peur qu’on lui vole le peu qu’il a, qu’on le déplace de force, et plus que tout il a peur du noir. Ce moment où rien n’est prévisible et que tout peut arriver. 

Parfois, il repense à sa vie d’avant. Celle qu’il voulait quitter absolument et qu’il regrette à présent amèrement. Cette vie aux apparences parfaites qui était tout le contraire pour lui. Durant ces moments il se dit que finalement, « la vie voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on le croit ».2

1. La Montagne et les PèresJoe Wilkins
2. Une Vie, Guy de Maupassant 

Clara Balique