Hors cadre

Labubu, Fuggler, ou encore le reboot des poupées Monster High — pour la génération Z, tout cela n’a rien de monstrueux. Bien au contraire, c’est une extension naturelle de leur imaginaire d’enfance. Ce qui était autrefois perçu comme étrange, dérangeant, voire marginal, est aujourd’hui devenu un symbole de style personnel, d’auto-ironie et de liberté émotionnelle. La génération Z ne craint pas la laideur : elle y découvre une forme de beauté.

À l’ère des profils soigneusement construits sur les réseaux sociaux, où chacun semble parfait et retouché, les jeunes se détournent de plus en plus de cet idéal artificiel. L’émergence de l’esthétique ugly-cute était inévitable. Elle permet de voir au-delà de l’image lisse — de valoriser l’unicité, l’étrangeté, l’imperfection.

Labubu, figure emblématique de cette « mignonnerie étrange », a généré des milliards de yuans. Ce personnage a été créé par l’artiste hongkongais Kasing Lung, inspiré par la mythologie scandinave. Bien qu’il existe depuis 2019, ce n’est qu’en 2024 qu’il a connu un véritable essor. Un marketing efficace — voire omniprésent — a largement contribué à son succès, aussi bien auprès du grand public que des célébrités.

Mais comme souvent, ce qui devient trop populaire perd rapidement de son attrait. Le design inhabituel, légèrement inquiétant, de Labubu a fini par lasser certains consommateurs. Aujourd’hui, il est parfois perçu comme un accessoire « trop mainstream », en décalage avec l’esprit anticonformiste de la génération actuelle.

C’est alors que Fuggler a pris le relais, avec ses créatures volontairement dérangeantes — un véritable contrepoint à Labubu. Leur particularité ? Des dents presque humaines sur des peluches à l’apparence innocente, créant un contraste troublant. Ce décalage provoque une réaction émotionnelle forte.

Des études récentes montrent que les objets qui sortent des normes traditionnelles de beauté suscitent souvent de la sympathie, voire de la tendresse. Ils marquent davantage les esprits et génèrent des émotions positives. Leur popularité s’explique aussi par un besoin profond de réconfort : ces objets deviennent de petits refuges, des formes d’évasion — quelque chose de doux et rassurant que l’on peut emporter avec soi.

Ces jouets incarnent également une forme de protestation contre la culture standardisée de la perfection, longtemps symbolisée par Barbie. À l’inverse, les poupées Monster High, avec leur esthétique gothique et leur message inclusif, ont permis à de nombreuses jeunes filles d’accepter leur singularité et d’assumer leur imperfection.

Mais l’engouement pour ces objets va au-delà de l’esthétique. Il crée du lien. Les collectionneurs et passionnés se rassemblent en communautés, où la recherche de pièces rares devient un prétexte à des échanges sincères et chaleureux. À une époque marquée par l’isolement et la solitude numérique, ces espaces offrent un sentiment d’appartenance et de soutien.

Pour les zoomers, posséder un objet atypique ne suffit pas. Ils s’en servent pour construire leur propre narration — artistique et psychologique. À travers l’acceptation de l’imperfection, ils expriment au monde leur différence, sans crainte du jugement.

C’est là, sans doute, la clé de ce phénomène : ces jouets, à la fois dérangeants et attachants, ne se contentent pas d’occuper des étagères — ils trouvent leur place dans l’identité même de toute une génération.

 

Yevheniia Miniailenko