Hors cadre

Du 3 au 12 octobre 2025, la gare Saint Charles de Marseille s’est vue habillée de plus de 400 pancartes jaunes, racontant chacune une histoire inspirée d’évènements quotidiens. Un projet de grande envergure mené par Nicolas Heredia et Vaste Entreprise, qui a nécessité la forte mobilisation de personnel. “Légendes”, ces micro-romans que l’on retrouvait affichés sur les marches, contre les murs de la gare, ou encore le long de certains piliers ont donné voix à la ville et ses habitants en légendant l’ordinaire. 

« Ici le 19 décembre 2004, S. Laisse un message fébrile sur le répondeur de J. Et termine par “Laisse tomber. Oublie ce message” », peut-on lire sur un écriteau dans le hall de la gare, surplombant les bancs où les voyageurs attendent leurs trains. 

A la manière des plaques commémoratives qui rendent hommage à des personnes importantes, le projet commémore le quotidien, le banal, et les gens dont on ne se souvient pas. Cette expérience immersive s’inscrit dans le cadre de l’événement « Performer la ville », lancé par Lieux Publics, dans le but de créer du lien par l’artistique. Réincarner l’espace public après des années de normes sécuritaires et sanitaires, notamment pendant la période de confinement en 2020, voilà l’effet escompté. Ces affiches nous incitent à tendre l’oreille, à ouvrir les yeux, et à s’arrêter un instant. Elles nous poussent à sortir de notre rôle de protagoniste et pour une fois, se placer sous le point de vue du spectateur. 

Il n’y a pas d’ordre pour lire ces centaines de légendes, abordant toutes des sujets bien différents : amour, nostalgie, doute, chagrin, peur, bonheur, fierté, rupture, amitié… C’est à nous de nous construire notre propre roman, en sillonnant la gare et ses alentours, découvrant petit à petit de nouvelles histoires.  Celles-ci relèvent du commun, vécues par monsieur et madame tout le monde. D’ailleurs on ne sait  pas bien qui les a vécues, puisque seules les initiales sont précisées pour parler de ses personnages. Tout le monde aurait pu les vivre, et c’est ce qui fait la force de ce projet artistique. Cela nous permet de nous y identifier, nous imaginant à la place de ces gens à une époque révolue. Elles provoquent des sourires, font pencher les têtes sur le côté et lever les yeux vers le plafond. Elles permettent à certains de prendre le temps de s’arrêter, et de voyager un peu, sans même monter dans un train. Simplement en lisant ces courtes légendes, ou mieux encore ; en regardant autour d’eux. Parce qu’en fait, ces légendes s’écrivent en continu, sans même que l’on s’en rende compte.

Il y a cet homme âgé, assis sur le rebord d’un banc, les yeux fixés sur cette fille, qui joue du piano dans le hall, offrant sa musique à ceux qui attendent. Il y a cette femme pressée qui court dans les escalators, faisant voler ses cheveux dont ce garçon reconnaîtrait presque le shampoing, comme une effluve de pêche ou d’abricot. Ce garçon qui se retourne parce que oui, il s’en souvient, cette odeur, c’est celle d’une fille d’avant. Mais à peine a-t-il le temps de le reconnaître que cette femme est partie, le laissant avec un simple souvenir d’amour révolu. Et puis il y a cette fille qui pleure, casque vissé aux oreilles, essuyant ses larmes en descendant les marches de la gare, en espérant que personne ne s’attardera sur ses yeux brillants de chagrin. Mais c’était sans compter cet enfant qui s’arrête, la regarde et se demande pourquoi une si jolie grande fille pourrait être si triste, avant de réaliser qu’il vient de perdre de vue ses parents, qui le cherchent non-loin de là. Il y a aussi cet homme anxieux en attendant son train pour Paris, vérifiant sa montre toutes les trente secondes, agacé d’ailleurs par ces adolescents qui parlent fort et se racontent des blagues, en traversant la gare d’un bout à l’autre.

Qui sont-ils, tous ? Quelles épreuves ont creusé les cernes de cet homme à peine âgé, assis sur ce banc ? Quelle histoire se cache derrière le joli collier que porte cette fille à l’arrêt de bus ? Quel message provoque le sourire de ce garçon, adossé au mur ? Quelle musique écoute cet adolescent qui marche d’un pas décidé ? Que vient d’entendre cette femme, qui écarquille les yeux, étonnée au point de s’en décrocher la mâchoire ?

En racontant les Légendes de la ville, ce projet artistique donne vie aux lieux qui abritent des milliers de souvenirs dont on ne connaît pas l’existence. Ils invitent l’espace à prendre part à la conversation, faisant parler les bancs, les marches, les portes, les murs… Eux seuls savent quels secrets ont été dévoilés au cours d’une pause déjeuner ou d’une attente interminable pour le dernier bus. Eux seuls ont vu les câlins de retrouvailles, les baisers d’adieu et les courses désespérées pour rattraper un train, parfois même quelqu’un. 

Ambre Lecureur