Hors cadre

Le 15 novembre 1900, Marguerite Isnard devient la première femme inscrite à la Faculté de Droit d’Aix. Pour la doctorante Sarah Ferrand ce n’est pas un hasard : l’événement suit de près le vote, au Sénat, de la loi autorisant les femmes licenciées en droit à exercer la profession d’avocat. Après les facultés, ce sont les portes du prétoire qui s’ouvrent enfin.
 

« En consultant les registres d’inscription de la Faculté de Droit d’Aix, conservés aux Archives départementales à Marseille, j’ai retrouvé la trace de Marguerite et de sa sœur Marie-Thérèse, qui suivra les pas de sa cadette en s’inscrivant à son tour durant l’année universitaire 1906-1907 », explique avec passion Sarah Ferrand. C’est ainsi que la jeune doctorante a pu reconstituer le destin des deux sœurs. Filles de négociant, et petites-filles de Sixte Isnard, industriel avignonnais ayant fait fortune au XIXe siècle.

Marguerite s’intègre brillamment à la vie étudiante locale : membre active de l’Association Générale des Étudiants d’Aix, elle participe à la rédaction de La Provence Universitaire. Les pages jaunies de ce bulletin révèlent qu’une fois ses études achevées Marguerite, célibataire de vingt-huit ans, est la première femme à prêter serment devant la cour d’appel de Nîmes en 1906, neuf ans après Jeanne Chauvin et Sophie Balachowsky-Petit qui ont ouvert la voie à Paris. Marguerite établira ensuite son cabinet rue Fortia à Marseille.

Des féministes engagées

Quelques années plus tard, c’est au tour de Marie-Thérèse de prêter serment. Sa prestation intervient en 1914 devant la cour d’appel d’Aix. Marie-Thérèse, devenue Marie-Thérèse Bruel-Isnard, connaît une carrière remarquable, devenant en 1951 la doyenne d’âge des avocates de France, à près de 78 ans !

« Mais au-delà de leur carrière juridique, Marie-Thérèse et Marguerite étaient des féministes engagées », précise Sarah. Marguerite donne des cours de formation, notamment à l'Amicale des employées de commerce. Marie-Thérèse, active à la Ligue française pour le droit des femmes dès 1924, occupe la fonction de secrétaire générale de 1933 à 1935. Aux côtés de Germaine Ripert-Emery, elle représente cette ligue lors de la conférence internationale de 1933 à Marseille et participe à l'organisation de la consultation féminine des municipales de 1935.

Forte de son engagement militant, Marie-Thérèse figure parmi les femmes interrogées après la promulgation du décret du 21 avril 1944, qui accorde le droit de vote aux femmes. À cette occasion, elle souligne combien cet acte juridique représente une avancée significative vers l'émancipation complète des femmes. Montrant comment le droit
- à l’origine objet de leur combat - en est devenu l’arme. Arme que continue de brandir Sarah Ferrand par la révélation de ces destins oubliés.

Virginie Schadler



Merci à Sarah Ferrand, doctorante au Centre d’Études et de Recherches d’Histoire des Idées et des Institutions Politiques d’Aix-Marseille Université et au Centre d’Histoire du Droit et d’Anthropologie Juridique à l’Université Libre de Bruxelles.