Cinéma & arts numériques
Photo de Roland Gori lors de son intervention au Pathé Madeleine

A l’occasion d’un ciné-débat au Pathé Madeleine (Marseille IV) le 6 février dernier, organisé par l’association marseillaise Coudes à Coudes, Roland Gori, professeur émérite de psychopathologie clinique, est venu présenter son nouveau livre, Les nouvelles logiques de l’emprise (ed Les liens qui libèrent, 2024)L’occasion de revenir et d’échanger sur son travail et son engagement après la retransmission du film-entretien de Xavier Gayan, Une époque sans esprit (2022). 

« Il faut se réapproprier notre univers, notre éthique. La logique de marché doit s’arrêter. » Roland Gori n’a pas de mots assez forts pour faire montre de sa vive désapprobation de notre monde actuel. Aujourd’hui, tout est « faire-valoir », tout est « chiffres, cases, évaluations ». Nous ne serions que des unités séparées par des virgules, bien rangées dans un grand tableau Excel mondial, dirigées par des puissants. 

Une époque sans esprit donc, mais remplie de chiffres et autres annotations obscures qui forment notre carcan. Face à ce système étouffant, Roland Gori nous alerte. Depuis 2009 et le lancement de L’appel des appels, il souligne ce délitement profond de la société. Le débat démocratique, celui des idées, est en jeu selon lui. 

Quelles en sont les causes ? Dans un enchaînement de longs monologues, la caméra de Xavier Gayan filme un Roland Gori ironique, ne s’interdisant pas quelques mots familiers pour imager et fluidifier son propos. Il estime ainsi démontrer qu’il se nourrit de la vie, de ce qu’il voit. Notre prétendue chute actuelle, pour le scientifique, est avant tout l’œuvre d’une philosophie : l’utilitarisme. 

De formation médicale, l’on se surprend à assister, au fil des longs discours de Gori, - au sein desquels les laïus fusent - non pas tant à une démonstration des choses par la psychopathologie clinique, mais bien plutôt à travers une forme de raisonnement économique. 

Economie d'un raisonnement 

Roland Gori l’assume d’ailleurs dès qu’il se présente à la salle après la projection : le titre de ce film n’est pas anodin. Ce dernier est une référence directe, non voilée, à Karl Marx. Ce dernier écrit dans son ouvrage fameux, Le capital (1867)au sujet de la religion, qu’elle est « le cœur d’un monde sans cœur, l’esprit d’une époque sans esprit. Elle est l’opium du peuple. » 

Filant l’analogie, Roland Gori reprend à son compte la pensée marxiste pour présenter sa thèse : la loi du marché n’est pas une simple variable, mais bien une religion. Qui la pratique ? « Les néo-libéraux » lâche le professeur… quand ce ne sont pas les « libéraux » tout court, ou bien encore les « fascistes ». 

Entre l’utilitarisme de Bentham, de John Stuart Mill, et le collectivisme de Marx, Roland Gori ne nuance pas : aucune échappatoire ; seuls ces deux modèles de société sont possibles. Derrière cette réflexion qui reste largement embryonnaire, car versant trop simplement et facilement dans la petite phrase et autres lieux communs, l’on distingue une controverse sur la question du bien-être. 

En effet, Marx, tout comme la famille des utilitaristes, sont des économistes dits du bien-être, c’est-à-dire réfléchissant à une répartition (allocation) des biens et des services dans la société. Ce qui différencie un Marx d’un Mill est l’échelle qu’ils adoptent. Le premier raisonne sur celle d’une collectivité, l’autre sur celle d’une personne, d’un agent économique

Ainsi donc, l’on aboutit à des modèles totalement différents. Le marxisme vante le partage des richesses et une sorte de revenu forfaitaire (ici l’individu n’a que peu de choix personnels à réaliser). Mill et le courant utilitariste, à l'inverse, postulent l'idée que l'Homme est rationnel (Homo economicus), donc qu'il peut réaliser ses propres choix. Une fois ces derniers réalisés, l'ensemble des choix individuels rationnels permettent d'atteindre une situation d'optimum de Pareto (du nom de l'économiste et sociologue italien, Vilfredo Pareto). 

En d'autres termes, les choix rationnels de tout un chacun permettent d'aboutir à une situation d'allocation optimale des ressources (biens et services), c'est-à-dire à un équilibre général où chaque individu a su trouver par ailleurs un équilibre personnel. Lorsque l'optimum est atteint, chaque individu connaît en effet la situation la plus favorable qu'il puisse obtenir en fonction de ses ressources, sans pour autant que ses voisins soient lésés. 

Un équilibre optimal n'est donc pas une situation où chacun devient millionnaire, mais bien une situation où nul n'est plus avantagé qu'un autre. Les économistes évoquent une maximisation du bien-être collectif pour parler de cette situation. Il est intéressant de noter qu'elle ne procède pas tant d'une vision de la collectivité comme d'un ensemble homogène, mais bien comme d'une construction hétérogène de préférences individuelles parfois contraires, mais pouvant - et devant - néanmoins s'accorder. 

Marchés, à marche forcée 

Tout ceci est de l’ordre de la théorie économique. Fastidieux ? obscur ? Elle apparaît néanmoins nécessaire d’être rappelée puisque Roland Gori y fait explicitement référence, sans prendre pour autant la peine de l’expliquer. On peut le regretter amèrement, sinon relever ici une forme d’entreprise fallacieuse.

Le bien-être collectif est-il aujourd’hui mis à mal par l’évolution du monde ? Roland Gori répond par l’affirmative et cible le marché, cette entité invisible qui dirige tout, qui régit tout. Le scientifique a notamment en détestation la concurrence et laisse surtout à penser que les dés sont pipés d’avance… On peut le penser.

Néanmoins, le bouc émissaire unique n’existe pas. Vilipender tout haut les faiblesses d’un système ne doit, par ailleurs, pas occulter ses bienfaits. Il est ainsi établi que la concurrence, malgré son aspect vorace, malgré cette compétition qu’elle instaure, a des effets positifs sur la société et permet, notamment, de faire baisser les prix. Un détour par la théorie économique s’imposerait également… Pourtant, un exemple est parfois plus parlant qu’un argument. 

« Je suis venu avec quelques exemplaires de mon nouveau livre » annonce, tout sourire, Roland Gori à la fin de la projection. Traduction : mes propos ont une valeur marchande, indexée… sur un marché. Celui des idées. 

La logique des marchés emporte réellement tout, autant qu’elle porte les esprits. Quid d’une époque sans marché ?

Gabriel Moser.