Cinéma & arts numériques

Trois ans après le très remarqué Pacifiction (sélection officielle au festival de Cannes 2022), Albert Serra revient avec un stupéfiant documentaire suivant le parcours du matador péruvien Andrés Roca Rey dans les arènes espagnoles. Résultat de partis pris artistiques assurés et du même coup long et répétitif, Tardes de Soledad est un film quasi-« muet », dont l’absence de positionnement politique ou la formidable ambiguïté morale en font un objet aussi singulier et abouti que pénible à regarder. 

Visuellement somptueux, Tardes de Soledad est l’exemple – rare au cinéma diront certains – d’un documentaire d’auteur, artistique, dont l’image très apprêtée, la qualité de réalisation, de cadrage, de couleurs et de lumières contrastent avec ce à quoi le cinéma documentaire nous a davantage habitué. Loin d’être un film didactique ou informatif – les deux heures que durent le film n’apprennent rien de vraiment technique sur la corrida et l’ensemble des règles, traditions et vocabulaire attachés ; pour cela la page Wikipédia s’avère bien plus utile et plus complète –, c’est en revanche à une véritable après-midi de corrida, condensée sur deux heures, à laquelle assiste le spectateur de cinéma. Lequel, par un jeu de cadrages, se substitue au public de l’arène, sans arrêt présent (les cris et applaudissements après une belle passe, un beau geste) mais jamais filmé, toujours hors-champ.

C’est que le film est resserré à longueur de plan sur les toreros, leurs gestes, leurs passes, sur le dos ensanglanté des taureaux auparavant blessés par les banderillas (de petites piques) des peones (sortes d’assistants des matadors), le tout filmé sans renouvellement, toujours de la même manière. On quitte au fond très peu l’arène : l’essentiel – sinon la totalité – du film est dédié au temps même de la corrida, aux toréadors et aux taureaux, cinq, à leur mise à mort, leur corps tiré hors de la piste par les mulilleros

« Si on a éliminé le public du cadre, c’est pour que le public de cinéma s’y substitue, et qu’il ait des sensations. Dans l’arène, la sensation est très physique ; il fallait retrouver cela » 

Albert Serra, dans un entretien aux Cahiers du Cinéma.

Souvent silencieux (en dehors de bruits de fond hors champs), le film frappe par son absence – ou presque – de musique, car Serra refuse de l’imposer, de la superposer à l’action comme pour en souligner le dramatique (au sens premier) mais choisit de la glisser de manière dosée, jamais inopportune, dans les temps morts, les creux, les moments de repli en soi comme ceux où, silencieux dans la berline qui le reconduit à l’hôtel, Roca Rey fixe de manière absente le siège devant lui. C’est, un instant, la Valse Triste de Jean Sibelius ou la bande originale composée par Marc Verdaguer et Ferran Font, dans de brefs moments de silence et qui finit par s’effacer quand les uns reprennent la parole.

Il y a que, la corrida, parce qu’elle déconnecte ses deux sujets du reste de l’arène (le torero et le taureau), impose à l’un comme à l’autre l’après-midi de solitude dont le film tire son titre. Bien qu’entouré, Roca Rey semble toujours seul car silencieux, n’établir de contact, n’avoir de relation réelle avec personne sauf avec le taureau qu’il met à mort. Relation qui, si elle est au départ basée sur un respect de forme, est vite dépassée par la haine. Que cela soit un geste conscient ou non du réalisateur, c’est bien le taureau qui apparaît le plus humanisé par la caméra : tandis que Serra glisse par intervalles des plans du visage de Roca Rey déformé par la colère (artificielle ?), c’est pourtant la respiration profonde et régulière d’un taureau – sans doute appelé à être mis à mort le lendemain – lors d’un plan resserré, de nuit, et étiré près d’une minute, qui impose d’emblée l’empathie au spectateur dans la séquence inaugurale du film.

Du reste, ce sont bien les toreros les attractions phares, élevés par le public au rang de héros, de demi-dieux parce qu’untel a manqué de se faire encorner par l’animal vicieux et qu’il s’en est sorti, qu’il, malgré ses blessure, a tenu à poursuivre le duel et à l’achever, serrant les dents dans une colère contenue qu’on croirait presque artificielle tant elle pourrait n’avoir comme seul but de maintenir l’esprit éveillé et alerte, de puiser l’énergie, la dose de courage et de passion pour sauter sur l’animal et l'entailler de sa dague. C’est que la corrida reste avant tout une célébration de la virilité, et la mise à mort par l’(H/h)omme d’un animal (non, un duel respectueux, disent les matadors), élevée au rang d’art. Comme un rituel, la fin de l’après-midi est l’occasion du compte rendu de la « course » par les autres toreros, dans l’arène bruyante ou au calme dans la berline. Là : célébrer, flatter toujours plus et sans nuance le talent du « plus grand » torero du monde et la grosseur de ses couilles.

« Au montage, avec Arthur Tort Pujol, notre obsession a été de tenir l’équilibre entre violence et spiritualité, humanité et transcendance, humour et ironie, esthétique et anthropologie. » 

Serra donne donc à voir aussi bien l’aspect artistique de la corrida que ses mécanismes les plus triviaux, sans chercher à les exagérer, car il ne s’agit que de filmer, de montrer. Et ce, sans verser, surtout pas, dans le didactisme ni le subjectif : car à l’absence de commentaire audio s’ajoute celle de commentaire implicite, de narratif et de point de vue (qui serait trahit par un cadrage, une juxtaposition d'images particulière ; séquence inaugurale exceptée selon les interprétations de chacun), ceci rendant difficile la lecture de la position morale du réalisateur. 

L’air de rien, le film distille là une ironie terrible car, s’effaçant derrière son sujet, Serra laisse à chacun le soin de constituer un point de vue, sur le film comme sur la corrida, ou plutôt : d’y voir ce qu’il veut. Ce qui, dans les deux cas, n’a pour effet que de renforcer les présupposés de chacun.

Aussi contempteurs et partisans y trouveront-ils chacun leur compte : aux uns les interminables et indigestes séquences de boucherie, toujours les mêmes car n’offrant aucun renouvellement dans la manière de filmer les mises à mort ; aux autres l’hagiographie de plus de deux heures sur la plus pure tradition tauromachique, si pure qu’elle rend aveugle au comique des airs diablement sérieux d’hommes qu’il aura fallu, deux heures plus tôt, aider à enfiler collants et combinaisons ultra-moulantes en les soulevant, eux et leurs habits de lumière, littéralement du sol. 

Sans entrer dans une binarité pareille, c’est tout de même un sentiment de malaise pour qui serait sans opinion ou aurait remisé son militantisme à l’entrée du cinéma, qui saisit durant le film – dès la bande annonce pour certains en ce qu'elle a pu, qu’elle a dû attirer, par la beauté de ses musiques et de ses images – et laisse le spectateur à se dépêtrer seul du dilemme moral posé par les considérations éthiques et le plaisir que l’on peut tirer d’un tel spectacle et de la beauté et du frisson de peur et d’excitation au moment où un matador se fait traîner au sol et manque de se faire encorner.

Au fond, et à l’inverse du baroque du cérémonial et des costumes, le film est d’une épure extrême, muet non seulement par l’absence de commentaire, ou par la parole rare de son sujet, mais surtout par le refus d’Albert Serra d’en faire une proposition didactique sur le problème forcément éthique posé par la corrida.

Si certains salueront le travail du réalisateur et loueront le parti pris de n’avoir pas, justement, pris parti politiquement ou moralement, d’autres regretteront ce qu’on pourrait qualifier de facilité ou de paresse. Sur un sujet si clivant, à propos duquel il est nécessaire de continuer à débattre et à faire progresser la cause animale (qui, que ce soit en France, en Espagne ou en Amérique Latine, est sans arrêt soumise à des va-et-vient entre avancées notables et brusques retours en arrière initiés par les lobbys du secteur, au motif que la corrida est vitale économiquement), on regrettera l’absence de positionnement d’Albert Serra dans le film  (ce qui peut être défendable si l’on estime que l’art dépasse/doit dépasser la politique ou la morale), mais aussi dans la sphère publique. À la lecture de divers entretiens donnés à la presse, la position d’Albert Serra reste difficile à cerner, son attitude vis-à-vis de ce que certains considèrent comme un art, ambiguë.

En refusant ainsi de se positionner ouvertement sur les questionnements moraux et politiques au motif qu’il compromettrait la qualité du film ou son intelligence, (commentaire critique qui revient souvent mais pour lequel on serait bien en peine de trouver la justification), Albert Serra, espagnol rappelons-le, ne profiterait-il pas d’une confusion douteuse, volontiers louée par cette même critique, pour se dédouaner moralement ? Il est en tout cas à espérer que cette indécision ne masque  pas en réalité une absence pure et simple de recul critique sur la culture tauromachique, ceci d’autant plus problématique venant d’un homme en étant baigné. 

Léa Stinellis