Cinéma & arts numériques

Un personnage illégitime

 

Quand en 1922 sortit pour la première fois au cinéma le film Nosferatu, réalisé par le cinéaste allemand Friedrich Wilhelm Murnau, il a rapidement été entaché par un scandale sur les droits d’adaptation du chef-d’œuvre Dracula de Bram Stoker.

En effet, Florence Balcombe, la veuve de l’auteur irlandais , qui a acquis les droits du roman «Dracula» après la mort de son mari en 1912, a lancé une action en justice contre la société de production du film: Prana-Film, pour plagiat. Elle a obtenu gain de cause, et Prana-Film a dû déclarer faillite. De plus, toutes les copies et négatifs du film devaient être détruits.. Ce qui heureusement pour l’histoire du cinéma ne sera pas le cas.

 

Une œuvre marquée par une époque

 

Créé lors de la République de Weimar, cette œuvre fait partie du mouvement de l'expressionnisme allemand. C’est un courant artistique qui trouve ses origines après la fin de la Première Guerre mondiale, où les artistes ont une vision pessimiste du monde, ils cherchent à faire ressentir des émotions comme la folie, la peur et l’angoisse. 

F.W. Murnau s’inscrit dans ce mouvement, il a voulu créer avec «Nosferatu» mêlant gothique et horreur. Mais à la fois en faisant une critique sociale, en représentant les peurs lors de l’entre-de-guerre, sur particulièrement les épidémies (à l’époque la grippe espagnole faisait des ravages), ou encore la peur de l’invasion d’étrangers qui amèneraient la  terreur au sein du pays.

Le scénario a été rédigé par Henrik Galeen, déjà connu pour le film Golem de 1915, un des premiers films de monstre. 

Par contre, pour contourner les droits d’adaptation sur l’histoire de Dracula, il modifia principalement les noms des personnages, les lieux, et certaines intrigues.

Néanmoins la ressemblance reste frappante.

 

Une histoire réécrite

 

L’histoire se déroule en 1838, dans la ville portuaire fictive de Wisborg. Un jeune clerc d’agent immobilier Thomas Hutter est envoyé en Transylvanie afin de faire signer un contrat immobilier à un mystérieux comte étranger: le comte Orlok (Nosferatu).

Cependant il doit laisser sa femme Ellen, qui a un mauvais pressentiment face à ce départ.

Arrivé au château du comte, une ambiance macabre s’installe, le comte a un physique très maigre, une taille impressionnante, des doigts très longs, et une peau cadavérique. 

De plus, Hutter tombe malade, il devient pâle et remarque qu'il a deux points rouges au niveau du cou. Le comte, après avoir vu une photo d’Ellen, s’intéresse soudainement beaucoup à elle et acquiert une maison en face de celle du couple.

Alors Nosferatu se dirige par bateau jusqu’à Wisborg en apportant la peste et la mort jusqu’à la ville.

Ellen découvre que pour vaincre ce monstre, il faut qu’une “femme pure” le retienne jusqu’à la levée du jour. Elle se sacrifiera pour vaincre le vampire, et mourra dans les bras de son bien-aimé: Thomas.

La survie d’un plagiat devenu célèbre

 

Après une ordonnance judiciaire qui obligeait une destruction totale du film, une majorité des copies ont été détruites. Une seule a survécu, car elle se trouvait aux Etats-Unis où  l'œuvre de Bram Stoker était libre de droits, ce qui empêcha sa destruction. Puis c’est à partir des années 30, et surtout dans les années 60 et 70 que le film a été grandement diffusé, et a pu obtenir son statut de film culte.

Il a même fait l’objet de plusieurs remake, un en 1979: “Nosferatu,  fantôme de la nuit” de Werner Herzog, et un autre en 2024: “Nosferatu” de Robert Eggers avec un casting impressionnant composé notamment de Bill Skarsgard, Lily-Rose Depp ou encore Willem Dafoe.

 

Le comte Orlok: l’antipode de Dracula

 

Cependant à la différence du vampire de Bram Stoker, Nosferatu interprété par Max Schreck a perdu toute sa sensualité. Il n’est plus autant manipulateur, et encore moins une figure tragique. En effet, il est bien plus sadique, repoussant et monstrueux. Il cherche seulement à répandre mort et désolation, afin de combler sa soif de sang. Ainsi Nosferatu devient un vampire symbole de contagion, un mal qui se propage silencieusement.

C’est un personnage qui s’est imposé comme un symbole du cinéma d’horreur, dans une œuvre vouée à disparaître. Mais qui est devenue immortelle.

 

Lionel Block