Cinéma & arts numériques
Photo d'une femme regardant l'objectif au milieu d'une foule de dos

Primée au Festival de la Fiction de La Rochelle 2024 dans le format 6x24 minutes, Iris et Doria Tillier voient loin. Quiproquos, humour, et mélancolie douce amère parsèment cette nouvelle création produite par Canal +. A voir… nécessairement.

« Ouvrez les yeux quand je vous parle ». Monsieur Septime, incarné par Louis de Funès dans Le Grand Restaurant (Jacques Besnard, 1966), s’adressant à un de ses serveurs peu alerte, croit ne pas se tromper : voir c’est percevoir, affirme-t-il au détour d’une de ses saillies dont lui seul a le secret. Et c’est déjà un pas de fait vers la réussite ! Mais que se passe-t-il lorsque l’on voit trop bien ? Pis, que l’on est aveuglé ?

Iris, soit celle qui voit, « chemin vers les Dieux » - dans son acceptation mythologique -, nouvelle série produite par Canal +, nous propose de rentrer dans la trouble vision d’une visionnaire dépassée. Drôle de mélange ! Au cours de six épisodes ramassés, mais néanmoins exhaustifs sur ce que la série souhaite développer, l’on est plongé dans le quotidien si banal, qu’il en devient peu commun, d’une trentenaire en décalage ; de son petit ami, de sa famille, tant professionnellement qu'intellectuellement, bref : de la société.

« J’ai toujours envie d’avoir raison » admet-t-elle, comme confesserait un petit enfant penaud, se rendant compte, malicieusement, de sa troublante naïveté naturelle. Iris, guidée par son regard, nous fixe alors. Ses intuitions, qu’elle estime clairvoyantes - pourquoi ne faudrait-il pas manger pendant que l’on se sépare (…) alors que les gens fument ou boivent ? - se retournent contre elles dès qu’elle les prononce. Pédante ? suffisante ? Mais aussi tout à la fois attachante et brillamment rationnelle ?  Le spectateur a la vision trouble au fil de cette histoire mouvementée.

Nombre sont les faux semblants qui émaillent cette fiction primée à La Rochelle. Doria Tillier, tout à la fois devant et derrière la caméra, brille par son interprétation. Révélée au grand public pour son rôle de compagne à la fonction complexe dans M. & Mme Adelman de Nicolas Bedos (2017), l’actrice développe ici plus avant son personnage. Il semble évident qu’elle voue un certain culte au mystère. Aux côtés de Bedos, elle était tout à la fois la partenaire compatissante, sinon navrée des affres et excès de son mari, mais aussi le nègre littéraire agissant tapi dans l’ombre, gommant et réécrivant ce qui n’était plus le récit de son compagnon, mais désormais le sien.

Vues, bévues

Dans Iris, la pupille remplace l’index vengeur. Et c’est dans une composition davantage comique et personnelle que Tillier présente un personnage certes toujours ambivalent, mais bien plus proche de subir le récit que de l’écrire.

Campant le rôle d’une apprentie romancière pour la littérature jeunesse, les frasques de celle qui est aussi institutrice pourraient apparaître, à première vue, cousues de fil blanc - la série parisienne à sketchs pour trentenaires autocentrés et un tantinet individualistes. Mais le spectateur se trompe ; l’histoire convenue, à livre ouvert, se referme au profit d’une intrigue haletante.

La série ne se contente pas tant de questionner ce regard inquisiteur du personnage principal vis-à-vis d’une société rangée où toute parole émise est auparavant pesée et soupesée, mais bien surtout de percer le mystère que ce dernier peut renfermer. Quel est-il ? Que cache-t-il ; l’âme d’un écrivain qui transposerait avec brio la folie de son regard sur une page blanche prête à être maculée ?

La quête de sens d’Iris, dans un présent rendu blafard car trop équivoque, transparent, pousse le spectateur à parcourir avec envie ces lignes biscornues d’un récit brillamment accidenté. Sur le bord de la route, il confessera parfois un léger sentiment de compassion pour les autres personnages ayant affaire à Dame vision. Mais sans se départir d’un attachement sans faille au personnage principal.

Le reste du casting est également finement réfléchi. Notons Denis Podalydès (de la Comédie Française), maquillé en éditeur consterné : Iris, esprit réaliste ou surréaliste ? Dans tous les cas, assurément peu idoine pour de la littérature jeunesse !

La série brille enfin par son sens du rythme. Alternant tout à la fois entre des moments purement comiques ; d’autres savamment mélancoliques, Doria Tillier et Iris détricotent au fur et à mesure cette vision rationnelle des choses, qui enferme et égare plus qu’elle n’éclaire.

Et c’est à la lumière de ces enseignements qu’Iris verse dans le registre le plus paradoxal : l’amour aveugle.

Gabriel Moser.

Iris, de et avec Doria Tillier. 6 épisodes de 24 minutes. Disponible sur Canal +. Novembre 2024.

Le Festival de La Fiction de la Rochelle 2024, 24e édition, s’est tenu du 10 au 15 septembre 2024.