Et s’il existait un univers où chacune de nos actions, chacune de nos paroles étaient sublimées? Existe-t-il seulement un tel monde? Et bien… j’aurais tendance à dire que …presque ! Pour moi, ce monde peut s’apparenter à celui imaginé et créé par Hayao Miyazaki et Isao Takahata, un monde rempli de mystères et de vérités, pas toujours dissimulées ; l’univers du studio d’animation Ghibli.
Du début à la fin
Je suis persuadée que beaucoup pourront citer au moins une des œuvres de génie issues de ce studio d’animation japonais, aujourd’hui connu à travers le monde. Princesse Mononoké, LE FILM ayant ouvert les portes d’un public au-delà des frontières japonaises pour le studio, et qui pourtant, étaient à l’époque, difficilement atteignables. Il a marqué toute une génération et continue encore et toujours de marquer les nouvelles. Malgré presque déjà 30 ans d’existence, le film ne prend pas une ride. Alors, je me suis demandée pendant longtemps, comment et pourquoi tous ces dessin-animés vieillissent si bien? Est-ce dû à une vision avant-gardiste sur les graphismes du film ? Sur les sujets abordés? Ou alors à une technique d’animation particulière? Bon… pas évident de résoudre le mystère, mais tentons d’abord de nous renseigner un peu.
Une technique d’animation aujourd’hui disparue
Le studio avait et a toujours pour particularité de tout dessiner lui-même, ce qui n’est pas toujours acquis pour d’autres studios d’animation. Il y a d’ailleurs peu, un scandale concernant l’utilisation de l’intelligence artificielle et le plagiat a éclaté, menant les personnes du domaine à réfléchir plus profondément à cette nouvelle pratique qui s’impose. Cela étant dit, Ghibli a toujours été très clair sur sa volonté de conserver ses techniques d’animation et tous ses dessinateur.ices. C’est aussi ce qui fait qu’on aime tant le travail du studio. Aux origines de tout, ils avaient pris pour habitude d’utiliser la cellulo ou “celluloïds”. Il s’agit tout simplement d’ancrer un dessin sur une feuille de plastique ou d’acétate de cellulose spécifique et de par la suite, recouvrir la feuille en la colorant à la gouache. C’est ensuite la superposition des planches de cellulo, qui permettra d’obtenir une image animée.
Mononoké étant le dernier film du studio réalisé grâce à cet outil (à partir du voyage de Chihiro, la colorisation sera numérique, mais les dessins sont toujours réalisés entièrement à la main), est-ce qu’on tient une piste pour expliquer la “persistance” de ces films?
Un ancrage profonds aux valeurs
Les films du studio ont toujours animé le concret. Ce qui peut sembler assez étonnant, aux vues des histoires qu’ils racontent. Les problématiques abordées sont aujourd’hui plus actuelles que jamais : annihilation du vivant, perte de connexion au réel, guerres, pauvreté, avidité, corruption, quête de sens. Le tour de force des réalisateurs de chaque film, c’est que ces problématiques, même si évidentes en grandissant, ne sont comprises que implicitement enfant ; ce que j’en avais retenu personnellement ; “c’est pas gentil d’être méchant”.
Miyazaki met aussi en lumière un manque qui fut trop longtemps ignoré: le protagoniste n’est plus un homme ou un garçon, mais sera (presque) systématiquement une femme, une fillette ou alors, deux enfants s’accompagant et progressant main dans la main. Ces personnages enfants nous renvoient à la mélancolie d’une honnêteté sans faille et d’un instinct basé sur le “bon sens”, ancré dans la bonté et l’humanité profonde. Ce sont les adultes qui font le mal dans ces films (j’écarte les parents des fillettes dans “mon voisin Totoro”, sont trop des sucres). Ils ne comprennent et ne voient pas ce que les enfants comprennent et voient, traduisant les failles de la soi-disant vérité de parole qu’on attribue aux adultes en étant enfant.
L’imaginaire comme guide
La magie des mondes est perçue à travers les yeux de ces mêmes enfants, qui nous autorisent à voir la beauté partout. Saviez-vous que les films Ghibli apaisent ? C’est même prouvé scientifiquement* (voir lien en bas de page) ! De quoi appuyer les arguments d’une nostalgie retrouvée, amenant paix et joie. Dans “Nausicaa et la vallée du vent”, premier film de Hayao Miyazaki, non réalisé sous l’égide des studios Ghibli et basé sur son manga du même nom, les vieillards du village respectent et protègent leur princesse comme leur bien le plus précieux. Pour autant ils l’admirent et placent leur foi en elle, héritière et sauveuse de leur petit village au fin fond de cette vallée venteuse.
Ces films nous ramènent aux choses simples et évidentes qu’on a tendance à facilement oublier, tout en nous confrontant à la cruauté de notre monde et en appuyant la beauté de cette dualité. Ils nous renvoient à la nostalgie d’un endroit jamais exploré, cultivant notre imaginaire qui, en grandissant, a tendance à s’effacer.
Lorsqu’on touche les cieux…
Joe Hisaishi. Un petit papy gentil, qui transpire sur son visage l’intention de sa musique. C’est l’impression qu’il m’a donné la première fois que je l’ai vu. Lorsqu’on se plonge dans la discographie qu’il a conçu pour tous les films de Miyazaki, on peut, avec très peu d’imagination, s’inventer toutes sortes de scénarios gais où l’on court pieds nus au milieu d’un champ de fleurs et d’herbe grasse, caressant nos pieds, pullulante de vie. Ces sensations sont favorisées par l’emploi de mélodies majeures, inspirant joie et gaieté ou parfois plutôt mineures, résonnant avec la peur et l’angoisse.
Chaque film est discernable en fonction de la sonorité qui lui est attribuée, c’est comme une signature du Studio et de Joe, qui possède ses propres variations. Harpes, flûtes traversières, chœurs, tout est fait pour nous faire ressentir. Chaque émotion est parfaitement compréhensible par la simple écoute, l’image la complétant divinement bien.
Un univers à transmettre
A l’heure où le rythme de la vie ne fait que s’intensifier, les films Ghibli semblent nous offrir une pause plus que nécessaire, dans un monde dépeignant le nôtre, en mettant en avant les torts et travers de nos sociétés, mais aussi leur complexité. Le Studio nous offre un patrimoine, dépeignant les paradoxes du monde occidental. La beauté du partage des cultures et du respect des légendes, trop souvent sous-estimée dans la “vraie vie”, montre dans ces films à quel point rien n’est binaire et à quel point la solidarité peut parfois tout changer. La nature est toujours la solution. Chaque détail est travaillé pour une immersion intense, les sonorités y sont associées avec précision. Les morales souvent explicites une fois adulte, prônent une ouverture sur le monde et sur la spiritualité : la vanité et l’envie des hommes détruisent tout, les guerres sont le paroxysme de l’annihilation de l’humanité - l’imaginaire permet de contourner et de proposer un remède de grand-mère à toute cette cruauté.
*étude en question : Arigayota A, Duffek B, Hou C, Eisingerich AB. Effects of The Legend of Zelda: Breath of the Wild and Studio Ghibli Films on Young People's Sense of Exploration, Calm, Mastery and Skill, Purpose and Meaning, and Overall Happiness in Life: Exploratory Randomized Controlled Study. JMIR Serious Games. 2025 Aug 1;13:e76522. doi: 10.2196/76522. PMID: 40750097; PMCID: PMC12357126
Dauby Janelle