Cannes 2026 a couronné Fjord, le nouveau film de Cristian Mungiu. Une véritable bombe à retardement sur les tensions entre traditions, foi, et progrès. Loin d’un simple drame familial, c’est un miroir tendu à nos sociétés, où personne n’a tout à fait raison… mais où tout le monde a tort.
Une Palme méritée et explosive
Réalisé par Cristian Mungiu (déjà Palme d’Or en 2007 pour 4 Mois, 3 Semaines, 2 Jours), Fjord est sorti en mai 2026 après sa présentation au 79e Festival de Cannes, où il a reçu une “standing ovation” de 12 minutes.
Avec Sebastian Stan (l’ex-Winter Soldier de Marvel, ici méconnaissable) et Renate Reinsve (révélée dans The Worst Person in the World), le film plonge dans un couple roumano-norvégien, les Gheorghiu, qui s’installe dans un village reculé de Norvège dans la région natale de Lisbet, l’épouse.
Le film a remporté non seulement la Palme d’Or, mais aussi le Prix FIPRESCI, le Prix du Jury Œcuménique, et le Prix François Chalais. C’est le signe d’une reconnaissance unanime pour son audace narrative et politique.
L’intrigue du film
Le cœur du film ? Une procédure administrative qui bascule dans le cauchemar.
Quand les enseignants de l’école locale remarquent des marques sur les bras de leur fille aînée, ils alertent les services sociaux. Rapidement, les cinq enfants du couple sont retirés et placés dans trois familles d’accueil différentes, en attendant un procès civil et pénal.
Les parents, Mihai et Lisbet, admettent avoir donné des tapes ou des fessées à leurs enfants — une pratique qu’ils considèrent comme normale, éducative, et ancrée dans leur culture roumaine et leur foi évangélique. Mais en Norvège, pays pionnier dans l’interdiction des châtiments corporels depuis 1987, c’est un délit.
Le film ne juge pas. Il montre. Et c’est là que ça devient brillant.
Deux camps, deux vérités mais aucune nuance
D’un côté, les Gheorghiu : famille croyante, traditionnelle, convaincue que la discipline physique fait partie de l’amour parental. Pour eux, le système norvégien est intrusif, déshumanisant, et aveugle à leurs valeurs. Ils sont extrêmes, convaincus, intransigeants, et c’est précisément ce qui les perd.
De l’autre, les autorités et voisins : progressistes, convaincus que toute violence, même « légère », est inacceptable. Pour eux, les parents sont rigides, dangereux, et incapables de s’adapter à une société qui protège les enfants avant tout. Mais derrière cette posture « protectrice » et « innovante », le film laisse entrevoir une Norvège fermée, voire raciste. Une société qui utilise la protection de l’enfance comme prétexte pour exclure les étrangers, surtout ceux de l’Est.
Le génie de Mungiu ? Ne pas trancher. Il montre que les deux camps sont extrêmes, enfermés dans leurs certitudes, incapables de dialoguer. Personne n’écoute. Personne ne comprend. Et les enfants paient le prix fort.
Le vrai sujet ? Nos mentalités, pas les faits
Fjord n’est pas un film sur la violence conjugale. C’est un film sur la violence des systèmes administratifs, culturels, idéologiques.
Les coups ? Ce n’est qu’un prétexte. Le vrai sujet, c’est comment une société peut exclure brutalement ceux qui dévient de la norme, même avec de bonnes intentions.
Comment le progrès peut devenir dogmatique. Comment la foi peut devenir aveugle. Comment la tolérance peut se transformer en intolérance envers ceux qui ne pensent pas comme nous.
Le film dénonce un cadre, un contexte, une époque — pas des individus. Et c’est ce qui le rend si moderne, si actuel, si nécessaire.
Pourquoi il faut (re)voir Fjord
Fjord est un film qui reste en tête. Il ne donne pas de réponses : il pose des questions. Sur l’éducation, la religion, l’immigration, la liberté, la protection de l’enfance, et surtout : comment vivre ensemble quand on ne partage pas les mêmes valeurs ?
Il mérite sa Palme. Il mérite votre attention.
Il est un film essentiel à ajouter dans la liste des œuvres visionnées cette année. Un deuxième visionnage n’est pas non plus de trop. Une « seconde lecture » révèle des couches insoupçonnées dans les dialogues, les regards, les silences.
Et pour le voir dans les meilleures conditions ? Direction Le Variété, sur la Canebière à Marseille. Cinéma indépendant, programmation exigeante, salle historique. C’est là que Fjord prend tout son sens. Soutenir ce lieu, c’est soutenir une certaine idée du cinéma : locale, engagée, vivante. Et c’est aussi faire vivre la culture. Sa programmation se termine bientôt, les dernières séances étant le 29 septembre. Néanmoins il faut garder l’adresse en tête pour les autres œuvres à venir au cours de l’année. De plus ce cinéma propose régulièrement des rediffusions, surtout pour de tels films…
Parce que Fjord, ce n’est pas juste un film. C’est un miroir. Et il est temps de regarder ce qu’il nous renvoie (de préférence dans une salle qui a du cœur).
Sacha Rallières