Clair de femmes - critique du film All We Imagine As Light (P. Kapadia, 2024)
Parmi les millions de destins anonymes qui s'enchevêtrent au sein du macrocosme mumbaikar, ce sont les vies de trois femmes ordinaires issues du monde hospitalier qui retiennent l'attention de Payal Kapadia dans ce premier long-métrage de fiction intitulé All We Imagine As Light. Récompensé du Grand Prix du festival de Cannes en mai dernier, le film livre, en guise d'introduction, une succession de monologues superposés à un travelling présentant les marchés nocturnes de la ville. Ces interventions en voix off restituent des fragments de vie de Bombay en soulignant les dynamiques plurielles et contraires qui animent ses habitants. De surcroît, la nouvelle œuvre de Kapadia convoque des thématiques aussi riches qu'inépuisables en fustigeant tout d’abord les contradictions internes à la métropole capitaliste, ici portraiturée sous ses atours bombayens, et qui, dans le prolongement logique de la société indienne dont elle tire ses traditions, érige l'inégalité en principe. Par ailleurs, la réalisatrice originaire du Maharashtra donne à voir les tentatives, variablement fructueuses, de survivance sociale et relationnelle auxquelles le train de vie urbain et l'agenda mondialiste acculent ses personnages, viciés par les modèles et représentations oppressifs d'un pays encore englué dans sa misogynie et son conservatisme. Anu, Parvaty et Prabha naviguent
ainsi entre les perspectives de mariage forcé, les promesses d'expulsion (conséquences d'une gentrification grandissante) et l';attente interminable d'un mari parti exporter son savoir-faire à l'autre bout du monde. Si la mise en scène et l'écriture réussissent subtilement à montrer plutôt qu'à dire, comme lorsque la réserve maritale du personnage incarné par Kani Kusruti (actrice multifacette que je découvrais dans Girls Will Be Girls) la conduit à décliner, non sans hésitation, les avances attendrissantes du Dr. Manoj, la qualité du métrage réside aussi dans l'intelligence du discours qu'il fait sien : puisque les conventions sociales et le rythme saccadé de Bombay pèsent sur nos protagonistes et entravent leur épanouissement, c'est loin des grandes tours venues supplanter l'idée divine que les relations d'amour et d'amitié trouveront un terreau fertile où prospérer. À cet égard, Kapadia ne cède d’ailleurs jamais à la facilité du sentimentalisme mièvre qui engonce habituellement cette idée de retour à la nature. Ainsi, les vertus de cet exode urbain, trop souvent idéalisées, ne s’incarnent donc pas, chez la documentariste indienne, par le seul prisme d'un angélisme réducteur. Cela étant dit, il vient néanmoins, à ce cortège de louanges, se greffer son lot de réserves…