Cinéma & arts numériques

Du Canada aux Alpes du Sud provençales. Nouveau film de Sophie Deraspe, adapté du livre D'où viens-tu berger ? de Mathyas Lefebure, Bergers fait s’entremêler les accents pour parvenir à la représentation d'un langage universel : celui de la montagne. 

Le temps change vite en montagne, prévient le dicton. Pourtant, au sortir de Bergers, les mines des spectateurs ne seront pas déconfites, mais plutôt enchantées. 

Le beau temps n'est, certes, pas toujours de la partie. De nombreuses intempéries obscurcissent l'idylle montagneuse entre Félix-Antoine Duval (Mathyas) et Solène Rigot (Elise) : pluies, orages, vents violents. Le quotidien d'un berger n'est pas de tout repos. La montagne est sa meilleure amie, sa confidente, mais peut également être le point de départ de son anéantissement. 

Au cœur des Alpes du Sud, à quelques encablures d'Aix-en-Provence, du côté d'Arles ou bien encore dans les hauteurs de Dignes-les-Bains, on suit, tel un guide de montagne, l'aventure de Mathyas. Ce jeune canadien, urbain publicitaire (pléonastique), souhaite changer de vie. Son objectif ? Devenir berger : antithétique.

Son goût pour la montagne lui vient de différentes lectures. « Manuel de pastoralisme », « du bon berger » : sa pratique littérale du métier le pousse à déplacer des montagnes pour s'accomplir pleinement dans cette voie.  « Un jour j'écrirai mon propre guide », affirme-t-il. Esprit synthétique. 

En manque de repères, plongé au cœur d'une vie trop parfaite pour avoir la mine en fête, Mathyas incarne la caricature du trentenaire quelque peu pédant et supérieur qui souhaite s'accomplir en faisant quelque chose de ses mains. 

Pourtant, le récit de classe qui aurait pu voir le jour, s'arrête bien vite. Bergers dévoile, à rebours, une histoire bien plus profonde sur les fondements de l'engagement.  « Pourquoi souhaites-tu devenir berger ? » Cette question est souvent posée lorsque Mathyas se confronte à la rudesse des locaux. 

Ascension, attention

Avec des dialogues allant à l'essentiel, Sophie Deraspe nous immerge parfaitement dans ce décor qui parle plus de lui-même que par l'intermédiaire de ses acteurs. Le berger est taiseux. Paradoxalement, c'est dans cette ambiance silencieuse, parfois pesante, parfois touchante, que la réalisatrice tend le micro à cette profession. Derrière le drame romantique sur fond de lande escarpée, une réelle ambition didactique pointe au terme de cette ascension. 

Sans être lourd ni moralisateur, Bergers parvient ainsi tout à la fois à développer une histoire originale, tout en se permettant des incartades nombreuses dans le quotidien terre à terre des bergers. La question du loup, actuellement en débat au sein de l'Union européenne, est notamment évoquée. 

Cette Union semble désunir la grande famille des bergers.  « La transhumance, ils n'en veulent plus » lâche ainsi David Ayala, interprétant Dudu, un garde montagne particulièrement remonté contre les décisions prises d'en haut ; pas en haut de la montagne… 

Fable écologique ? tableau sociologique ? Bergers s'attaque à tous les fronts et vise juste. Les cumulus s'accumulent à mesure que les troupeaux se désagrègent ; Mathyas navigue dans ce monde à part. D'une quête initiatique, il finit par trouver sa place.

L'esprit grégaire se complaît avec une certaine solitude qui invite, par là même, à une sollicitude. Le berger est ici synonyme de guide. Comme Moïse, Sophie Deraspe fend la montagne ; errances et espérances apparaissent alors. 

Le temps change vite en montagne, mais le temps du renouveau se fait attendre.

Gabriel Moser.

Bergers de Sophie Deraspe avec Félix-Antoine Duval, Solène Rigot et David Ayala. France & Québec. 
Sorti le 9 avril 2025. 1h57.