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Robert Guédiguian pose à nouveau sa caméra dans son Estaque natal. La pie voleuse se veut poétique et intergénérationnelle. Ses ailes ne l’empêchent pas : le film marche.

« On naît, on vit, on trépasse ». La vie se résume finalement à peu de choses pour Paul Mercey (Les tontons flingueurs, 1963). Mais quand La pie voleuse vient bouleverser le quotidien, le processus des choses établies s’envole. A l’Estaque, port d’attache, l’on reste cependant bien arrimé.
Les bateaux s’en vont, les camionneurs volent vers des contrées lointaines ; le soleil, lui, irradie toujours sur le XVIe arrondissement de la cité phocéenne. Là-bas, on y parle avec l’accent ; pourtant l’on ne se situe pas véritablement à Marseille. Robert Guédiguian sait de quoi il parle : ce quartier, il l’a vu grandir. Puis vieillir.

45 ans après son premier long-métrage, Dernier été (1981), peu de choses ont changé, sinon quelques rides sur le front de ses fidèles lieutenants de tournage que sont Gérard Meylan et Ariane Ascaride. Epris l’un pour l’autre mais séparés par la mort dans ce Dernier été avant tout meurtrier, ils partagent cette fois-ci l’affiche de La Pie voleuse.

Les clins d'œil au premier film du provençal sont appuyés. Désormais, ils sont mari et femme : Bruno et Maria ne forment qu’un. Mais l’amour ne résout pas tout. « Tu penses qu’il y a encore quelque chose entre nous ? » interroge Bruno alors que les difficultés financières étranglent le couple.

Aux côtés des deux acteurs à l’accent chantant, Jean-Pierre Daroussin (M. Moreau) complète l’affiche. Invalide, obligé de se déplacer en fauteuil roulant, il n’a pas de problème d’argent, mais manque d’affection. Son fils, Laurent (joué par un Grégoire Leprince-Ringuet peu convaincant), a déserté depuis longtemps la maison familiale. Désormais agent immobilier installé au sein du cosu Ier arrondissement de la ville, il y a bien longtemps que l’Estaque, ce vase clôt, photographie figée d’un Marseille d’antan, ne le fait plus rêver. Il a pris son envol ; La Pie voleuse se chargera de le ramener de ces vents contraires.

Vol à l’oublié

Ce scénario, cousu de plumes blanches, ne vole pas bien haut. L’avantage de la basse altitude est préféré. Ainsi, comme à son habitude, c'est d'un regard aiguisé que les yeux de Robert Guédiguian se transforment en objectif pour saisir, au vol, ces destinées communes, celles des oubliés chantés par Gauvain Sers. Le réalisateur tisse une intrigue sociale légère où les bons sentiments brillent tout autant que le soleil de plomb sudiste. Le thème de la fracture sociale entre le centre grouillant de la ville et ses alentours qui tournent au ralenti, est une nouvelle fois porté à l'écran par le cinéaste local.

Bach, Vivaldi, Mozart et consorts composent la bande sonore tonnante de ces enchevêtrements de problèmes et relations conflictuelles du microcosme provençal. Comme autant d’arabesques, de rues étroites et sinueuses qui forment l’Estaque, les parcours de vie décrits sont tortueux, abrupts. Le soleil éclaire les visages mais laisse des zones d’ombre. Dans ce trop clair pour ne pas être quelque peu obscure, La Pie voleuse volette. Ses ailes la confortent dans son zèle ; faute d’avoir pris son envol, elle se rabat sur le vol.

Répréhensible ? Simplement « des pauvres gens », lâche Jean Pierre Daroussin. Et de citer Victor Hugo, La Pie voleuse se romantise. Dès lors « leurs pensées / Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du cœur. » ; la poésie éloigne, comme le vent, cortèges de colères fugaces et flots tenaces. Et le lendemain à l’Estaque, le soleil brille à nouveau. La pie s’est enfuie, les non-dits se sont éclaircis, les colères auparavant noires, remisées.
Même à Marseille, en dépit de tout, « on naît, on vit, on trépasse ».

Gabriel Moser

La pie voleuse, de Robert Guédiguian avec Gérard Meylan, Ariane Ascaride et Jean-Pierre Daroussin.
Sorti le 29 janvier 2025. 1h41.