Arts plastiques & arts appliqués

Aix-en-Provence s’accorde aux couleurs de Niki de Saint Phalle. Du 30 avril au 5 octobre, l'hôtel de Caumont met à l'honneur l'artiste dans une exposition sous le thème du “bestiaire magique”. En parallèle, le cinéma Le Renoir rediff use Niki, fi lm réalisé par Céline Sallette sorti en octobre 2024, disponible gratuitement sur la plateforme Arte médiathèque numérique. Avec Charlotte le Bon dans le rôle principal, palette d’émotions garantie.

Si le film dépeint l’état psychique de Niki sur les dix années charnières de sa vie (1952-61), l’exposition off re quant à elle un panorama complet de son oeuvre à l'aube de son grand succès avec les Tirs jusqu’à ses Nanas. L'exposition s'ouvre dans la cour de l’hôtel particulier avec Le Monde (1989), version d’une des vingt-deux sculptures monumentales du Jardin des Tarots. Le Monde renvoie au XXIIe arcane du tarot de Marseille, traditionnellement figuré par une femme dans une mandorle, entourée des symboles des quatre évangélistes. Pour mieux saisir la force symbolique de cette oeuvre d’ouverture, il faut revenir sur le parcours de vie de l’artiste, dont les fractures personnelles ont nourri l’imaginaire.

Fille d’un père français descendant d’une lignée aristocratique et d’une mère américaine, Catherine dite Niki de Saint-Phalle naît en 1930 à Neuilly-sur-Seine. Son surnom évoque La Victoire de Samothrace, une Niké, déesse ailée incarnant la féminité triomphante dans la Grèce antique. Elle grandit aux Etats-Unis puis se marie à Harry Matthews (John Robinson dans le film) avant de s’installer à Paris avec leur fille Laura. Le film s’ouvre alors sur une scène ou la jeune mère exerce comme mannequin. La ressemblance entre Charlotte Le Bon et l’artiste en devenir est hypnotisante tant physiquement : charme fragile, yeux immenses que par leur double nationalité et leur passion commune. Charlotte est presque plus Niki que Niki.

Privée de droits sur les œuvres, la réalisatrice parvient pourtant à mettre en scène le processus de création cathartique de l’artiste sans même montrer les œuvres. Créant ainsi une tension, une envie de filer au musée. Si certains regrettent cette absence visuelle, il suffit aux aixois de faire quelques pas se rendre à l'exposition dédiée. La compréhension du processus créatif est nécessaire pour saisir toute la sensibilité de son art. En 1953 elle traverse en effet un grave épisode dépressif. Internée dans un asile psychiatrique, elle observe un malade peignant. Nait alors une envie irrépressible de faire de même. Une envie toutefois contrainte par les médecins, qui refuse de lui fournir ni colle ni peinture. Elle crée alors avec les moyens du bord : cailloux, pain mâché ou cartons. Déjà, les prémices des assemblages exposés aujourd’hui à Aix.

La renaissance

Bientôt séparée de son époux, elle s’installe à Paris dans une colonie d’artistes. Elle rencontre Brancusi mais aussi les Nouveaux Réalistes, auxquels elle va appartenir au début des années 60. “Ces fréquentations seront l'occasion de laisser libre cours à sa créativité, notamment grâce à la technique de l'assemblage pour laquelle elle réunit divers objets qu'elle va coller sur une toile ou modeler en sculpture.” précisent les cartels. Si le film met l’accent sur les rapports conflictuels de Niki avec les hommes - marqués par les violences incestueuses de son père - ce détour psychologique est indispensable. L’artiste ne devenant pleinement Niki qu’en expiant ses vieux démons via la performance. C’est lorsqu’elle rencontre Jean Tinguely (Damien Bonnard) qui deviendra son deuxième mari qu’elle réalise ses premiers Tirs qui la rendront célèbre. “L'artiste affronte ses tourments en faisant saigner les toiles, qui prennent parfois la forme de bêtes eff rayantes ou d'humains, grâce à des assemblages d'objets divers recouverts de plâtre blanc.”

Un bestiaire magique

L’exposition retrace l’ensemble de la carrière de Niki de Saint Phalle en offrant une lecture inédite à travers le prisme de la représentation animale, aspect totalement absent du film. Pour l’artiste "la plupart de (ses) sculptures ont une qualité intemporelle, des réminiscences d'anciennes civilisations et de rêves.” Inspirée par le cinéma américain et japonais autant que par les divinités mythologiques, elle peuple ses œuvres de créatures multiples. Si le visiteur retrouve dans les premières salles d’expositions les monstres et dragons de l'imagerie médiévale, un bestiaire plus fantasmé apparaît peu à peu, autour de fétiches comme le serpent, l'araignée ou l'oiseau. “ Ces êtres à la fois protecteurs et menaçants ont toujours aidé et accompagné l'artiste à traverser les différentes étapes de la vie. Incarnation du bien et du mal, du rêve et du cauchemar, le bestiaire magique de Niki de Saint Phalle peut être considéré comme le reflet de son âme, empreint aussi bien d'effroi et d'oppression que de liberté, de protection et d'harmonie.”

Les Nanas

De cette oppression naissent les séries des « Mariées » et des « Accouchements », qui dénoncent la condition féminine imposée depuis des siècles. Refusant les rôles figés d’épouse et de mère, Niki de Saint Phalle montre que la violence n’appartient pas qu’aux contes : elle habite le quotidien d’une société patriarcale, comme en témoigne son film Be My Frankenstein (1964). Cette dualité se retrouve dans le fi lm ou l’emploi de délicieux split screen bien placés, jouent l’effet d’un clin d’œil au spectateur entre deux scènes. Si délicieux qu’on en aurait voulu davantage. Ce même été 64, elle crée ses premières Nanas : des corps féminins devenus hybrides, enlacés à un oiseau, affublés d’une queue de sirène ou chevauchant licorne et dauphin. La réalisatrice du film Céline Sallette rêve elle aussi d'un monde qui ne soit pas seulement dominé par les hommes. Elle est membre du collectif 50/50 dont le but est de promouvoir l’égalité des femmes et des hommes et la diversité sexuelle et de genre dans le cinéma et l’audiovisuel. Cette approche raisonne avec une des citation de Niki "Personne ne faisant attention à nous. Aucune femme ne parlait jamais vraiment de ce que vivait une femme (...) Nous n’avons eu que des images d’hommes. Il était très important pour moi que ce soit une femme qui fasse ça.”

Les années 1980 et 1990 sont une révolution dans l'art de Niki : à l'ouvrage avec son Jardin des Tarots elle s' éloigne des centres artistiques internationaux pour s'engager dans la défense de différentes causes dont celle de l'environnement. L’œuvre Acqua sporca acqua pulita (Antipollution Painting) de 1988 représente un oiseau doré flottant à la surface d'une eau à moitié polluée. Cependant, cette époque est aussi celle de ses souffrances physiques puisque l’artiste endure des troubles respiratoires et de l’arthrite. Mais encore une fois, l’art est un expiatoire. Ses douleurs donnent naissance à la série des Skinnies, sculptures élancées qui contrastent avec les formes rondes des Nanas. Ces déesses d’air et de lumière, l’aident à ouvrir ses poumons et à respirer de nouveau.

D’abord remède à ses démons intérieurs, l’art est devenu pour Niki un langage vital, une seconde peau. Elle se confond peu à peu avec son univers peuplé de créatures hybrides : oiseaux, femmes-poissons, déesses colorées. « Je suis un arbre, je suis un oiseau, je suis une confiture d'oranges de Séville. Je suis toutes les choses que j'aime », confiait-elle, comme une déclaration d’unité entre l’artiste et son art.

Exposition Niki de Saint Phalle “Bestiaire Magique” du 30 avril au 5 octobre, à l'hôtel de Caumont au tarif de 12,50 euros pour les étudiants.

Virginie Schadler

Adeline Rodriguez