Arts plastiques & arts appliqués

Une utopie aixoise à (re)découvrir

Monumental, méconnu, mystérieux : Qu'est-ce que cet endroit à Aix où se mêlent les années 60 et 70, le futurisme et les couleurs de l'enfance ? Et David Bowie dans tout cela ?

Les œuvres imposent. Sans se trouver au cinéma, on a ici l'impression de voir des images en mouvement, la taille immense des toiles faisant immerger les spectateur.ices dans un océan de couleurs, de vagues, de tunnels.

Oeuvre de Vasarely

Moins connu que le musée Granet dans le centre ville d'Aix-en-Provence, la Fondation Vasarely héberge l'op art et l'art cinétique de l'artiste franco-hongrois Victor Vasarely (1906-1997), mais aussi d'autres artistes et des expositions temporaires, tout cela dans le cadre unique d'une structure architecturale surprenante que l'artiste lui-même avait conçue dans les années 70, classée monument historique depuis 2013. C'est Pierre Vasarely, petit-fils et légataire de Victor Vasarely qui préside la fondation, impliqué et fortement engagé dans la conservation et la promotion de l'œuvre de son grand-père depuis sa jeunesse.

La Cité Polychrome du Bonheur

"La cité polychrome du bonheur" - ces mots qui sonnent comme venus droit d'une utopie de la sorte du pays des télétubbies sont ceux avec lesquels l'artiste Vasarely dénomme le prototype de sa vision d'une ville où l'art se fige dans les structures urbaines, rendant la ville plus agréable, plus habitable, plus joyeuse. Dans l'idée de Victor Vasarely, l'art est démocratisé - un bien au service de chacun.e.

Ainsi, l'immeuble de sa fondation - situé au Jas-de-Bouffan avec vue sur la montagne Sainte-Victoire - est une œuvre d'art lui-même qui porte ce nom de "cité polychrome de bonheur", incarnant la vision vasarélienne de l'espace urbain.

Espaces - et un crossover iconique

C'est dans la résonance double du mot espace que se croisent Victor Vasarely et le célèbre artiste David Bowie dans une fusion iconique :

L'espace public où s'infiltre l'art de Vasarely rencontre l'autre espace, celui qui marque le zeitgeist des années 60 et 70, l'esprit de l'époque, avec l'enthousiasme et l'émerveillement que suscitent la course à l'espace et l'atterrissage sur la lune - c'est le space age [l'ère de l'espace]. C'est ce même espace que chante David Bowie dans "Space Oddity", chanson parue seulement dix jours avant le premier atterrissage sur la lune en 1969, ou encore dans "Starman" et autres, sans oublier le personnage fictif du rock star extraterrestre "Ziggy Stardust" que Bowie crée. Vasarely aussi est dans ce thème pendant sa période artistique nommée "Folklore Planétaire".

Une photographie de David Bowie, superposé à une œuvre d'art aux dégradés de couleur bleue, intitulée "CTA 25 Neg" : c'est alors sur la pochette de disque de "Space Oddity", album légendaire de Bowie, que cette oeuvre de Vasarely a été immortalisée.

C'était un cadre de la maison de disques chez laquelle Bowie était signé qui, fan de Vasarely, avait le bureau décoré d'une dizaine de reproductions de ses œuvres.

Cela témoigne de la renommée internationale de l'art de Vasarely et de l'omniprésence de ses motifs sur les articles de mobilier et de décor à cette époque.

La nostalgie d'un futur passé

Loin de se résumer à ce crossover anecdotique, le génie de l'œuvre de Vasarely réside dans la concomitance de son allure futuriste et de son effet nostalgique. Comme par ironie, son art futuriste et son immense popularité d'autrefois semblent aujourd'hui quelque peu oubliés dans le passé.

Les couleurs très particulières de Vasarely que l'on ne trouve plus souvent dans l'espace public aujourd'hui, du fait d’être remplacés par des couleurs plus à la mode, rappellent les couleurs des jouets et des pièces de jeux de construction d'antan - du rouge saturé, du jaune vif - on dirait une représentation visuelle de la mémoire à court terme de l'enfance, conservée dans cette capsule que sont les salles d'exposition de la fondation Vasarely, et remplacée aujourd'hui par la mémoire infinie de nos appareils numériques. Comme si ici, le temps avait cessé de passer.

Les salles d'exposition plongent le visiteur.s dans un espace dont la géométrie, les couleurs et la disposition des œuvres évoquent le numérique avant l'ère numérique. Y règne un silence qui n'est pas celui d'un musée de peintres classiques, mais plutôt celui d'un entre-deux-mondes.

Les spectateur.ices sont emmenés dans un abstrait voyage dans l'espace-temps, avant de ressortir, atterrir, de retour sous le soleil et dans la nature provençale.

Alexia Richters