Madama Butterfly touche de son aile le cœur des étudiants
Le samedi 9 novembre a marqué la première édition cette année du dispositif culturel d’Aix-Marseille Université “Étudiants à l'opéra”. Ce soir-là, les étudiants ont eu l’occasion d’assister à la pré-générale de Madama Butterfly de Puccini à l’Opéra de Marseille en plein cœur du centre-ville.
Une soirée culturelle réussie !
Samedi 9 novembre 2024, Opéra de Marseille, 19h30. Les étudiants, élégamment vêtus, se pressent nombreux aux portes du bâtiment.
La salle se remplit. Moins pleine que pour une représentation officielle, elle n’en est pas pour autant vide d’un public curieux.
20h. On prévient le public : il s’agit d’une répétition, et, dans ce cas, le chef d’orchestre ou la metteuse en scène peuvent à tout moment stopper la représentation et recommencer certaines parties. Par ailleurs, les chanteurs ne sont pas obligés de chanter à pleine voix, afin de la préserver.
Le silence se fait.
Les instruments de l’orchestre se font agréablement entendre. Le rideau se lève. Le regard est happé par le décor et les personnages qui s’avancent déjà.
Les voix, toutefois puissantes, s’élèvent…
Pour un art si ancien, qu'est-ce qui fait que cette œuvre fait venir tant de jeunes ? Les motivations des étudiants pour y assister se révèlent multiples. C’est l’aspect orchestral, selon un : “J’aime aussi les autres genres de musique,” il raconte, “mais l’émotion de la musique classique est plus profonde.”
Pour d’autres, c’est tout simplement la promesse d'une place gratuite qui les attire. Cependant, parmi ces étudiants, une confesse qu’elle viendrait plus souvent à l’opéra si elle connaissait davantage cette forme artistique : “J'aimerais savoir quelles sont les pièces qu’il faut absolument voir et celles qu'on peut laisser de côté”. Il semble que l’appréciation de l’opéra n’est pas intuitive, surtout pour un public qui ne le connaît pas. En tout cas, son opinion témoigne de l'éveil de sa curiosité, et certainement celle de bien d’autres spectateurs.
Madama Butterfly, un des opéras les plus joués au monde, ne traite pas, comme beaucoup d’autres, de figures héroïques ou mythologiques, mais de personnages ordinaires.
À Marseille, pour la première fois depuis 2016, l’histoire, inspirée de faits réels, prend donc vie.
B. F. Pinkerton, un riche américain, se trouve à Nagasaki et a payé un entremetteur, Goro, pour se marier avec une jeune japonaise. L’enfant, 15 ans à peine, s’appelle Cio-Cio-San - ou Madame Papillon, pour traduire ce nom japonais en français - et est issue d’une famille pauvre, pour les besoins de laquelle elle a déjà dû faire la geisha malgré son jeune âge. Elle prend ce mariage au sérieux et renonce à sa religion et à son mode de vie traditionnel. Pour lui, au contraire, il ne s’agit que d’un caprice de riche. Il ne se rend pas compte des conséquences que cela pourrait avoir sur la jeune fille et son avenir. Le contrat, qu’elle n’a pas l’air de connaître, stipule bien qu’il peut divorcer à tout moment, et cela lui plaît, il sait qu’il n’est pas enfermé dans ce mariage. Le premier acte se termine sur un baiser des nouveaux mariés allongés au milieu des étoiles, parsemant avec élégance le sol, comme s’il s’agissait du ciel lui-même.
Le deuxième acte confronte la confiance inébranlable de Cio-Cio-San en son mari, avec la dure clairvoyance des autres personnages. La jeune japonaise attend son mari parti trois ans plus tôt. Leur fils, dont le père ne connaît pas l’existence car né peu après son départ, l’attend également. Suzuki, la servante de Miss Butterfly, ne croit plus vraiment au retour de l’américain. Goro harcèle la jeune japonaise pour la marier à quelqu’un d’autre. Sharpless, le consul des Etats-Unis d’Amérique à Nagasaki, rend visite à Cio-Cio-San, avec une lettre de Pinkerton et de mauvaises nouvelles qu’il renonce finalement à lui annoncer. Il accepte, cependant, de transmettre un message à Pinkerton : son fils l’attend. Le bateau du mari arrive peu de temps après au port. Emplie de joie, Cio-Cio-San fait décorer l’entrée de la maison avec des fleurs cueillies dans le “jardin”, artistiquement descendu du ciel. La nuit tombe, l’attente continue. L’aurore se dessine sur la colline. La lumière du soleil progresse dans le sol et s’intensifie. Cio-Cio-San et son fils sont cachés dans la maison pour faire languir Pinkerton. Suzuki accueille Sharpless, Pinkerton et la nouvelle femme américaine de Pinkerton. En apprenant la nouvelle - que son mari est marié à une autre - Cio-Cio-San va chercher son fils afin que cette femme l'élève, puis elle se donne la mort, espérant ainsi que l’enfant ne pensera jamais que le malheur de sa mère est de sa faute. La japonaise meurt dans les bras de Pinkerton. Silence. Rideau.
Les étudiants applaudissent vivement les artistes qui saluent. Certains sont acclamés plus que d’autres, c’est le cas d’Alexandra Marcellier (Cio-Cio-San) et d'Eugénie Joneau (Suzuki), dont l’apparition est accueillie par des cris. D’autres, tels que Philippe Do (Goro) ou Jean-Marie Delpas (Le Bonze, oncle qui a renié Cio-Cio-San après son mariage) sont hués. Cet enthousiasme ne se fera probablement pas entendre de la même manière lors des prochaines représentations.
Un opéra tout en poésie
Cette soirée de pré-générale a été marquée par de fabuleuses prestations artistiques et une mise en scène particulièrement poétique.
Le fait que ce fut une “simple” répétition n’a en rien entaché le talent des interprètes, qui n’ont, de fait, pas manqué d’en montrer l’étendue. Le ténor Thomas Bettinger, en particulier, incarnait à la perfection l’arrogance et l’égocentrisme de B. F. Pinkerton. Ainsi, la puissance des voix s’est parfaitement accordée aux sonorités mélodieuses de l’orchestre. La douce mélodie de la section des cordes, avec des motifs tirés de la musique folklorique japonaise, soulignait la délicatesse de Cio-Cio-San, tandis que l’hymne national américain accompagnait souvent les mélodies chantées par Pinkerton.
La scénographie elle-même a été pensée de manière à appuyer l’intensité de cet opéra, au même titre que les jeux de lumières. De ce fait, les étoiles et le soleil évoluaient à même le sol quand les fleurs, symboles du jardin, descendaient avec élégance au-dessus des têtes des personnages. Cette inversion ciel-sol, qui semblait dans un premier temps une décision pratique, amplifiait toutefois le lyrisme des scènes. Le décor en bois servait de support, tout en simplicité, à l’imagination du spectateur, sans la freiner. Quelques éléments mobiles, une dizaine de panneaux (en bois également, et parsemés de fentes horizontales), permettaient d’évoquer de nombreux espaces différents tout au long de la soirée, sans pour autant cacher complètement l’arrière-plan.
La construction de l’opéra en lui-même est intéressante à décortiquer. Le premier acte, marqué par l’intensité de l’amour d’une enfant pour un homme qu’elle connaît à peine, se termine sur une scène traduisant l'intensité de ce sentiment. Le deuxième acte, porté par un espoir désespéré, se conclut sur une violente chute conduisant la japonaise à la mort. Leurs fins se répondent admirablement : dans les deux cas, Cio-Cio-San et Pinkerton sont seuls sur scène et dégagent une émotion puissante, concluant parfaitement la mise en haleine de chacune des parties.
Pour ceux qui sont passés à côté de cette opportunité, l’Opéra de Marseille offre, toute l’année, des billets à 11 euros pour les moins de 28 ans à partir d’un mois avant chaque performance.
Zola Price et Margo C. L.
Madama Butterfly, Opéra de Marseille, du 14 au 24 novembre 2024
Durée : 2h40 (entracte compris)
Production : Opéra national de Lorraine 2019
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