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Arts de la scène

Retour sur Corps à corps, la 5ème édition du Festival des Sciences et des Arts de l’Université d’Aix-Marseille (nommé aussi « Jeu de l’Oie ») qui s’est déroulé du 19 au 21 septembre 2024.

Questionner le corps sous tous ses aspects en croisant disciplines variées et formats originaux pour faire relation, unir et rassembler, tel a été le pari réussi de ce fécond Festival à qui l’on souhaite longue vie.

Trois dates, trois lieux, trois axes :

à Aubagne un Before le 18,  La Satis
à Aix-en-Provence, 3 bis F, Campus Schuman — Cube et Théâtre Antoine Vitez & 6MIC 
à Marseille, Mucem & la Criée

Les trois villes universitaires ont accueilli nombre de rendez-vous : tables-rondes, conférences, projections, concerts, performances, visites, ateliers et pique-nique, qui ont rythmé ces trois journées de magnificences.


Penser les filiations, l’adoption, le métissage et tous les plaisirs du corps

Après un before à Aubagne le mercredi 18 septembre avec la projection du film de Regis Sauder, Nous, Princesse de Clèves suivie d’une rencontre avec les lycéens du Lycée Diderot de Marseille, les festivités se sont poursuivies le jeudi 19 septembre à Aix-en-Provence.
Un succulent grand pique-nique de rentrée a été offert à midi aux joueuses et joueurs sur le Parvis du Cube sur le Campus Schuman.


Se mettre en mouvement

S’en est suivi à 12h30 une performance dansée du G.U.I.D. (Groupe Urbain d’Intervention Dansée) du Ballet Preljocaj sur l’Esplanade de la Faculté de Droit devant le bâtiment Pouillon.
Depuis 1998, ce groupe fait découvrir dans le sud de la France le répertoire du talentueux chorégraphe Angelin Preljocaj basé au Pavillon Noir à Aix. Pour ces festivités, plusieurs extraits de chorégraphies célèbres ont été proposées : Larmes blanches (1985), Paysage après la bataille (1997), Gravité (2018), Le Lac des cygnes (2020), Torpeur (2023).
Dans des géométries variables, les deux, puis quatre, puis huit corps des danseurs, comme en apesanteur, semblent mus par la nécessité de se rencontrer, de rencontrer l’autre, rencontrer les autres et faire corps.
 

Le GUID du Ballet Preljocaj sur le parvis de la fac de droit

Les chorégraphies d’Angelin Preljocaj ont été conservées par écrit grâce à une choréologue qui note chacun des mouvements comme sur une partition de musique, les danseurs peuvent alors perpétuellement réinterpréter les gestes pensés avec rigueur et élégance par le chorégraphe.
 

Donner corps à la « philia »

Deux comédiens sur la scène du Théâtre du Cube

En prélude à la conférence de la philosophe Marie-Josée Mondzain, qui a présenté son dernier ouvrage intitulé Accueillir. Venu(e)s d’un ventre ou d’un pays, Mathieu Cipriani, docteur en Lettres et Arts qui enseigne à l’Université aux côtés d’Arnaud Maïsetti également enseignant-chercheur au département des Arts de la scène, ont proposé une lecture performée sensible et profonde, de fragments d’ouvrages comme entrée en matière, familiarisant le public présent à la langue poétique et philosophique de la chercheuse émérite au CNRS, et mettant en exergue des éléments saillants d’une pensée politique bien vivante.
Les deux enseignants-performers, tour à tour, au travers d’extraits d’ouvrages de la philosophe spécialiste de l’art et des images, dont Homo Spectator, ont évoqué la naissance au monde de l’homme à l’humanité comme spectateur de sa propre image, mais aussi de son propre corps, à partir de la méditation que la philosophe propose des images rupestres ; puis un extrait de son livre K comme Kolonie, Kafka et la décolonisation de l'imaginaire, qui fait triompher au travers de la révolte la puissance des images, de l’imaginaire et de l’activisme au service de l’émancipation de la domination colonialiste.

Louis Dieuzayde et Marie-José Mondzain sur la scène du Théâtre du Cube

Modérée par Louis Dieuzayde, qui enseigne l’esthétique théâtrale au département Arts de la scène de l’Université d’Aix dont il est le Vice-Président Délégué aux Arts et à la Création, la conférence intervient dans le sillage de ses dernières recherches en cours sur l’incarnation, l’excarnation et la menace que produit l’intelligence artificielle.

Marie-Josée Mondzain, face à l’urgence politique et la perte d’espoir qui peuvent jaillir de ce monde, s’est ressaisie du réel au-delà de sa pensée des images, dans ce qu’elle nomme la « phobocratie ». Partant de la figure de l’étranger, elle repense le nouveau venu comme le nouveau-né. Elle articule son travail sur l’image à la question fondatrice de l’hospitalité, corrélée aux mouvements de l’immigration, de la décolonisation. Les corps étrangers qui sont perçus comme menaçants, l’animalité non humaine, nous pousse à penser l’hospitalité comme non hétérogène. 

Animalité et danse, gestes et rencontres qui ont été offerts dans le documentaire visionné le matin, Climal de Carole Lorthiois et Balkis Moutashar de 2023, une belle leçon d’humanité par les bêtes et un beau moment d’intelligence, dont la question est saisie lexicalement par le capital de l’information commerciale et de la production financière. La philosophe s’engage dans une recherche sur l’intelligence artificielle, pour saisir de quelle façon le « capital » qui tient son nom du latin « caput », qui signifie la tête, sous le signe de la cérébralité, est en train d’organiser une décapitation symbolique, faisant craindre que la société engendre des corps sans âme.  Elle s’intéresse également à la question des nouvelles parentalités dans les questions de genre et des nouveaux dispositifs menants à la parentalité. Une pensée donc vivante autour de ceux qui sont venu(e)s d’un ventre ou d’un pays. 

De là, elle pense le mot « adopter », qui vient du latin « adoptare », qui signifie « choisir », et qui englobe les questions de responsabilités, qui met aussi en place les conditions d’un lien, des réseaux juridiques de la transmission et de l’héritage. La philosophe fait ainsi de l’adoption le lien fondateur du rapport à l’autre. Accueillir : il ne suffit pas de naître, encore faut-il être adopté. La « philia » nous aide à penser cette adoption. Si la philosophie, c’est aimer la pensée, la « philia », qui vient étymologiquement du grec, qui se distingue de la filiation, qui vient étymologiquement du latin, nous permet de penser les liens entre les êtres au-delà de tout considération organique, biologique, familiale. En réaction au terme latin dont elle lutte contre le processus, Marie-Josée Mondzain propose le néologisme de « philiation » pour mettre en valeur la fraternité comme lien, sous le signe de la rencontre. Tout nouveau venu arrive en état de faiblesse, nous lui devons cette « philia ». C’est tout un mouvement de pensée qui engendre des gestes dans divers domaines, politique, social, le soin. Il s’agit de combattre l’isolement, respecter la solitude, deux notions bien distinguées par Hannah Arendt. La massification réticulaire du collectivisme planétaire n’est pas à rechercher.  

Nous en sommes à nous voir confisquer notre subjectivité, notre altérité, notre solitude, nous en sommes à être privés des questions de la vie et de la mort, et chatGPT ne parvient pas lui non plus à penser la question de l’immortalité. 

Le rapport à la vérité de chatGPT est purement statistique, lui dit-elle dans leurs conversations quotidiennes.

En définitive, la force de la pensée érudite et poétique de Marie-Josée Mondzain réside en ce qu’elle nous accueille dans un système humaniste vivant où l’élégance de l’esprit est toujours au service du politique, dans son sens étymologique le plus noble, ce qui fait « cité » monde. 

Un grand merci à elle pour ce beau moment de pure intelligence.

 

Photo de Louis Dieuzayde et Marie-José Mondzain

Rencontre avec Marie-Josée Mondzain et Louis Dieuzayde

Trois questions à Marie-Josée Mondzain

K.R. : Quelles ont été vos impressions lors de la conférence ?
M.J.M. : J’ai été beaucoup touchée par le choix et la lecture des textes qui ont été dit avec une intelligibilité remarquable, la salle était très attentive avec un silence bienveillant, j’étais accompagnée de la présence d’un ami qui m’est cher, c’était un beau moment.

K.R. : Quel est votre jeu de l’oie personnel ?
M.J.M. : Le jeu de l’oie est une maquette du champ social, avec des avancées et des reculs, des pièges, des rivalités… Les jeux en général ne m’intéressent pas trop car cela m’ennuie de perdre et cela m’ennuie de gagner. Mes itinéraires et parcours de pensée, je ne peux pas les envisager sur ces modèles.

K.R. : Quelles vont être vos recherches à la suite du livre que vous avez présenté ?
M.J.M. : Je vais prolonger l’interrogation et la réflexion politique sur l’hospitalité à partir des dérives croissantes du capitalisme financier vers un contrôle algorithmique  de toute  la société, du capitalisme de surveillance ; je vais m’intéresser de plus en plus aux appareils de contrôle dont l’intelligence artificielle et dont bientôt les ordinateurs quantiques vont être les instruments majeurs, et tenter  de voir quels sont les ruses, les détours et les stratégies pour maintenir la vivacité de nos liens et la puissance de nos inventions, de la liberté, on est dans une question qui n’en finit pas.

 

Rencontrer les corps, rencontrer les luttes

Une table ronde intitulée : Race, métissage et discriminations, a succédé à la conférence sur le plateau du théâtre Antoine Vitez. Modérée par Jean-Luc Bonniol qui est anthropologue et professeur émérite de l’université, Solène Brun, sociologue, Hélène Tigroudja, professeure de droit, et Delphine Peiretti-Courtis historienne croisent leurs expertises pour analyser les discriminations de race, pose la question du métissage comme champ de lutte possible.

Rencontrer par les corps, rencontrer par les rythmes

Des étudiants dansent sur le parvis du Cube

Sur le Parvis du Cube, Robin Renucci a élargi la table ronde en cercles qui ont relié les corps dans de multiples formes rythmiques possibles. L’acteur, metteur en scène et directeur du Centre Dramatique National La Criée a proposé aux joueurs de danser un cercle circassien, une polka jardinière, le prisonnier, la danse grecque des enfants de Thésée. 
De magnifiques gestes chorégraphiques ont été esquissés par ces amateurs bien guidés.

Le point G en point d’orgue, libérer les plaisirs charnels

Pour finir la journée sur le campus Schuman, la proposition très honnête :
« Jouir », un spectacle de Juliette Hecquet, autrice et metteuse en scène d’art en espace public.

Affiche du spectacle "Jouir"

A Travers la quête de l’orgasme d’une jeune femme, des corps dansants vont rythmer en musique ce spectacle décoiffant qui ose questionner sans filtre mais toujours avec tact, humour et sensibilité la place du désir et de la jouissance dans nos modèles sociétaux. 
Une belle invitation à l’émancipation.

La journée s’est clôturée avec une soirée de rentrée au 6MIC avec FEDER


Découvrir les gestes du soin, de l’hospitalité, l’art d’exister à travers nos corps

Le vendredi 20 septembre, c’est au MUCEM que se sont déroulées les agapes. 
A 14h00, dans l’auditorium une table ronde traite des gestes de l’hospitalité, modérée par Maryline Crivello, historienne, vice-présidente, conceptrice du festival et Julien Bisson, rédacteur en chef du 1Hebdo.

Sont réunis Isabelle Renaudet, historienne, directrice de TELEMMe, Cécile Dumoulin, responsable du département du développement culturel et des publics du Mucem, François Crémieux, directeur de l’APHM, Sébastien Thiéry, coordinateur du PEROU (Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines), Louise Guillaumat, directrice adjointe des opérations de SOS Méditerranée, Charlie Barla, directeur de la CISAM, vice-président.

L’hospitalité consiste à tisser un lien avec un étranger, avec celui qui n’est pas de la parenté, mais qui peut s’y assimiler. L’hospitalité désigne l’accueil par excellence. Comment (ré) apprendre aujourd’hui les gestes d’hospitalité ?

Cette table ronde nous a fait réfléchir collectivement à la définition de l’hospitalité, de son histoire, de ses codes et de ses règles.


Un Festival prometteur à suivre

Connu sous le nom de Jeu de l’Oie (dont l’origine du nom « jeu de l’ouïe » apparu à Florence à la fin de la Renaissance rappelle la double importance des sens et du sens), ce festival a été lancé en 2019 ouvrant l’année universitaire au dialogue interdisciplinaire, et faisant honneur aux arts et au savoir.

A n’en pas douter, le jeu de l’Oie a un bel avenir devant lui, tant cette édition a su incorporer les idées les plus fertiles, venez nombreux aux prochaines éditions !


Pour tout savoir sur cette édition et sur le Festival Jeu de l’Oie

https://festivaljeudeloie.univ-amu.fr/

Marie